Feriel Gliz

Le monde est muet et pour le faire parler nous parlons beaucoup. C’est pourquoi nous pouvons déambuler dans les contes que nous lui créons et attribuons à défaut de pouvoir l’écouter nous les dire, à défaut même de savoir s’il parlera un moment.

Pour discuter avec, nous avons recours à une large panoplie de repères, nous nous réunissons et nous isolons, apprenons et créons. Et redoutant ses grognements, nous vivons la culture.

La culture est une notion relativement abstraite et donc peu précise en définition. L’UNESCO la définie cependant par l’ensemble des caractéristiques propres à un groupe d’individus. Ces dernières étant liées à l’intelligence, les lois, les religions, l’affection…etc. et pouvant définir les personnes qui se rattachent à ces notions. En d’autres termes, il s’agirait des points en commun entre différentes personnes touchant à différents volets de l’être humain. En outre, Milan Kundera définit la culture comme la mémoire du peuple, la conscience collective de la continuité historique, le mode de penser et de vivre.

De ce fait, si nous nous sentons plus à l’aise auprès de personnes ayant des centres d’intérêt communs et se basant sur la définition de l’UNESCO, il semblerait que la culture soit un moyen de lier les individus et de créer des prétextes aux relations, des signes d’appartenance aux mêmes cercles, une sorte de patte blanche propre à chaque individu.

Mais la culture est-elle seulement un liant ? Représente-elle seulement une garantie de début d’entente entre les personnes de même culture? Quel rôle joue-t-elle dans notre grande quête d’appréhender le monde ?

Rhizome des services de la culture

· Culture ou coupe dans le monde

Le contexte ou l’accroche que l’on peut avoir avec la réalité.  

Il n’est pas envisageable de vivre partout, avec tout le monde, s’adonner à toutes les disciplines et être la forme la plus aboutie de soi-même en tout temps. La vie est trop grande. Il est donc un moyen de la réduire en allant cueillir les choses qui suscitent en soi de l’intérêt afin d’en faire une composition et de consommer le temps par son biais.

À une échelle plus large, une sorte contre poids de la mondialisation.

C’est une coupe que l’on fait dans le temps et dans l’espace pour vivre le monde à une échelle humaine. Le monde étant, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, imperceptible à l’humain. Il doit être perçu pour être vécu, et la perception requiert des angles, des points de départ tout faits, du savoir préalable…etc. Ce starter pack de perceptions du monde est la culture. C’est réduire le champ d’expansion de soi pour pouvoir mieux appréhender le monde. 

Et autant permet-elle de rester près des personnes à centre d’intérêt commun, autant elle facilite l’apprivoisement des êtres lointains.

Feriel Gliz

· Instinct et culture 

Chez les animaux non humains, les instincts régissent une grande partie de leur vie. Pour l’humain, la conscience de soi-même écrase quelque peu l’instinct. Si ce dernier régit encore nombre de nos actions et s’il nous permet notamment de rester en vie, ce n’est pas lui qui permet à une personne de choisir entre deux paires de chaussures ou si elle préfère le cinéma à la littérature. Dans ce sens, la prise de décision devient une action omniprésente et prépondérante. Que ça soit à l’échelle d’une vie (choisir entre différentes carrières) ou à l’échelle d’une soirée (commander au restaurant). Cependant, la réflexion impliquée et nécessaire pour la prise de décision n’est pas envisageable pour un usage constant et sans coupure.

Il est des décisions que nous ne voulons prendre, d’autres que nous léguons au hasard, certaines mêmes que nous ignorons.

La culture vient dans ce contexte comme un instinct revisité, un tuteur, ce qui permet de prendre moins de positions consciemment. Car appartenir à une culture c’est prendre un pack de décisions au préalable sans y réfléchir minutieusement et ponctuellement. Comme la soumission à certaines pratiques religieuses, le fait de consacrer du temps à une tradition, l’intérêt particulier pour une forme d’art…etc.

Néanmoins, la culture reste flexible et nébuleuse la rendant davantage pratique car on peut la renforcer, en refuser et en supprimer des principes, en ajouter ou en emprunter d’ailleurs etc.

Feriel Gliz
Feriel Gliz

· Inventaire de ce qui existe déjà 

Il est toujours possible d’inventer quelque chose qui existe déjà, dans un sens, si l’on n’ignorait l’existence.  Cela peut être une expérience intéressante en soi et surtout pour le sujet créateur mais dans l’avancée globale des inventions il n’en est pas de même.

La culture est ainsi donc au service de l’invention. C’est de savoir ce qui est. Savoir c’est d’augmenter les chances d’inventer réellement.  Plus on consomme la culture, plus on se rapproche de la création, tout en se donnant de la matière à créer. N’est-ce pas grâce à la consultation des ouvrages des penseurs et savants d’antiquité que la renaissance s’est enclenchée ?

· Culture et spleen

Au nom de la poésie, Mallarmé pas plus que Rimbaud n’acceptait ce monde, n’acceptait d’être au monde, mais au nom de la poésie, Rimbaud entendait changer ce monde, alors que Mallarmé rêvait de substituer à l’incohérence de l’univers la cohérence d’un poème.

Georges-Emmanuel Clancier

La culture est bleue, de temps en temps. Dans les tableaux de Picasso ou dans les régions cotonnières du sud des États-Unis où les paysans chantaient ce qu’allait devenir le Blues.

La culture est maudite, parfois, pour les poètes qui dans leur souffrance auront légué au monde des consolations sans fin.

Elle est aussi humoristique, un peu même dérisoire si l’on prend le cas des « Memes » sur internet. Véritable moyen relativement moderne de conter l’histoire. Cette forme d’expression est curieusement efficace, car par le biais de ses manifestations incessantes et parfois répétitives, les créatrices et créateurs de mêmes rendent compte d’un état des faits général, d’une vue globale sur le monde et particulièrement sur les derniers évènements avec en plus la possibilité de savoir combien de personnes ont adhéré à quelles idées à travers les statistiques de partage et de likes. La culture numérique vient alors au service de l’histoire, d’un côté, et au service des consommateurs et consommatrices, de l’autre.

· Culture ou prédécesseur de l’algorithme

Les réseaux sociaux représentent une large partie des interactions commerciales voire même politiques. Ils connaissent un réel essor et leur ampleur ne cesse de croître.

L’une des clés de la réussite des réseaux se trouve dans leur algorithme, l’idée de toujours maintenir l’intérêt des consommateurs et consommatrices en ayant un contenu adéquat.

Le réseau social sur lequel l’on se trouve récolte assez de données pour savoir exactement quel genre de contenu serait le plus susceptible de plaire et d’être consommé.

Plus le réseau est utilisé, plus nous lui rendons compte de nos appréciations à travers les likes, les commentaires, le temps de visionnage, la rapidité avec laquelle nous passons à autre contenu…etc.

Afin d’accéder plus rapidement aux centres d’intérêt dès le début d’utilisation, nous pouvons nous diriger vers les pages, groupes, comptes qui comprennent uniquement les personnes portant un intérêt pour une entité, un domaine ou une idée bien précis.

Une allégorie peut aisément être faite entre la culture, qui, selon l’UNESCO, regroupe des individus selon certains critères, et le contenu que l’on peut trouver sur les réseaux, devenus une réalité de substitution.

Dans ce sens, l’algorithme est la culture sous une forme plus numérisée et plus affinée car elle est déterminable par des chiffres et des statistiques.

Et cette complaisance dans l’algorithme rend compte de la complaisance de l’humain dans la culture : facilité d’accéder à la compréhension, facilité d’être accepté, consolidation du langage par des gestes, pratiques, codes sociaux, œuvres artistiques…etc.

En conclusion, la culture est cette entité qui permet aux individus de donner une teinte à la vie, d’en retracer les contours, d’œuvrer à moindre échelle pour adapter la vie à nos attentes. 

Elle représenterait ainsi le signe de la lutte et celui de la révolte contre un monde qui ne dit rien. Ou, peut-être, le signe d’une défaite face à la vie, le refus de faire face au monde en n’en consommant que des tranches appelées culture.

 

Auteure : Feriel Gliz

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