Dorées, rosées, ambrées, tels sont les couleurs qui s’offrent à moi en ce début de soirée. Assise sur un banc à les admirer me viennent à l’esprit les musiciens arabo-andalous qui les décrivent si bien, des questions se sont suivies : comment cette musique a pu voyager à travers les siècles sans jamais s’écrire ? Comment et pourquoi continue-t-elle d’exister et de susciter l’intérêt des plus jeunes ?
La musique classique arabo-andalouse est composée de la San’âa, du Hawzi et du Âaroubi, trois classes bien distinctes ; chacune étant conçue pour un cercle social précis. La San’âa, riche en poèmes romantiques et airs rigoureusement codés, était destinée au roi et aux habitants du palais. Le Hawzi avec des poèmes plus proches de la vie quotidienne que des idylles royales, a des airs moins élaborés était répandu à l’extérieur du palais. Enfin, l’Âaroubi en dialecte rural était prisé extramuros. Ces deux derniers sont inspirés de la Nouba.

Elle entreprit un long voyage …
Les origines de la musique andalouse sont attribuées à Ziriab. Élève du maître perse Ishaaq El Mawsilli -qu’il surpassa d’ailleurs rapidement. Ziriab ajouta une cinquième corde au luth et sa voix d’or lui valut une place privilégiée auprès du roi ; mais aussi des menaces de mort de la part de son maître. Il s’exila d’abord à Kairouan (Tunisie) puis à Cordoue (Andalousie) où il s’est établi, il y ouvra le premier conservatoire d’Europe ouvert à tous, tout en instaurant les bases de la San’âa : La Nouba. Par son intermédiaire, plusieurs chansons gréco-romaines entrèrent en Andalousie.
Plusieurs siècles s’écoulèrent et vint la Reconquista, ce qui obligea les musulmans dans un premier temps, puis les Moriscos, à migrer vers le nord de l’Afrique. Lors de cette migration, trois grandes écoles se formèrent en Algérie :
• L’école de Grenade à l’ouest : le Gharnati
• L’école de Cordoue au centre, improprement appelé San’âa
• L’école de Séville à l’est : le Malouf

La Nouba …
Pièce fondamentale et caractéristique de la San’âa, Nouba signifie en arabe le roulement. En effet, il existe 24 Noubates chacune pour une heure précise du jour. La musique arabo-andalouse ne se transmettant que par l’oreille musicale, beaucoup de Noubates ont été perdues tandis que d’autres sont incomplètes. Les Noubates sont regroupées en 9 modes (grandes familles), un mode pouvant contenir une ou plusieurs Noubates et est caractérisé par une suite de notes précises. Cette suite de notes est primordiale pour accompagner la Nouba avec l’Istikhbar qui convient. Ce dernier étant une prouesse instrumentale et vocale exécutée par un seul musicien et/ou chanteur. La Nouba est composée de 5 mouvements successifs:
• M’cedder : Précédé par deux morceaux instrumentaux : Tûchia et Metchalia
• B’taïhi : Précédé par Koursi El Btaïhi
• Dardj : Précédé par Koursi El Dardj
• Insraf : Précédé par Koursi El Nsrafates
• Mkhaless

Que la magie prenne vie …
L’incontestable beauté de la musique andalouse, au-delà du charme des poèmes chantés, revient à l’interprétation des mouvements cités plus hauts.
Attachez-vous bien : l’enchantement commence !

Grenade, Palais de L’Alhambra…
Après une douce promenade dans les jardins du Partal, vous regagnez la cour des lions, une nouvelle heure sonne, un lion projette de l’eau, l’exécution de la Nouba commence.
Ah le bonheur ! Accompagné(e) de votre bien aimé(e) vous rejoignez la salle du trône. La Metchalia débute ; le Drabki réchauffe le cuir de sa Derbouka pour le tendre ; les musiciens accordent leurs instruments dans une harmonie parfaite. Metchalia ou Temrina est un prélude somptueux, arythmique, guidé par le chef d’orchestre. Le premier temps fort raisonne, les instruments rentrent en force, c’est le début de la Tûchia, rythmée et purement instrumentale. Le rythme s’accélère progressivement, s’endiable, les musiciens en symbiose vous emportent au pays des rêves. Le dernier temps fort sonne, arrêt brusque du jeu, douce redescente sur terre accompagnée de la Metchalia. Un bref Koursi, pièce instrumentale rythmée, est exécuté en prélude au M’cedder. Les voix fusent, semblables à des chants de rossignols, interprétant le mouvement le plus lent, le plus poétique.

شَعْرَكْ مِنْ جَنَاحَ الظَّلاَمْ       رِيـقَـكْ لِـيَّ قَــوْتْ
آشْ ذُوكَ الْعُيُونَ النِيَّـامْ            كُـحَـلْ مِثْـلَ تُـوتْ
لَوْعَتَكْ تَـزِيدْنيِ هَيَـام       آشْ ذُوكَ النُّـــعُـوتْ
سُبْحَانْ مَنْ عَطَاكَ الْجَمَالْ      الْجَمَالْ وَ الْحُسْنَ الْعَجِيبْ
نَتْمَـنَّى بِعَيْـنيِ نَـرَاكْ         وَ تْكُـونْ لِي حَـبِيـبْ

Le chant est accompagné de vocalise « تراتي الآلان », AL « آل » signifiant en perse Dieu. Selon Rachida Rostane, ethnomusicologue, l’utilisation fréquente de ces vocalises montre l’attachement religieux des poètes et musiciens de l’époque et invoque le pardon et la miséricorde de Dieu.
Le M’cedder touche à sa fin, vient alors le Koursi du Betaïhi : le roi fait son entrée et s’installe sur le trône ; l’instrumental rythmé est légèrement plus rapide. S’enchaine ensuite le Betaïhi, moment où les fenêtres s’ouvrent sur les jardins, les effluves et les senteurs divines envahissent la pièce, la fraîcheur des roses embaume vos sens.

قُمْ تَرَى الزَّهَرْ فَغَرِيـقْ وَ عَـايَمْ      مِنْ بُكَاء الْغَمَايَمْ
وَ عَلَى الْبِطَـاحْ يُصَرِّفْ دَرَاهِمْ       وَ خَبَّلْ عَمَايَـمْ
وَ هَبَّ النَّسِيمْ قَـدْ رِيْتُه بَاسِـمْ        فَاحَ الزَّهْرُ بَاسِمْ

S’ensuit le Dardj précédé de son koursi, le rythme s’accélère et devient espiègle : une invitation aux jardins. Accompagné du chuchotement des feuillages, vous descendez joyeusement les marches. Puis les musiciens interprètent les Insirafates, suivis des M’khaless, l’heure de se quitter en apothéose pointe le bout du nez : Tûchiat El Kamal une pièce instrumentale fantastique. Sous une douce brise, vous reprenez vos activités, l’âme légère, le baume au cœur.

Un art transmis de génération en génération …
Par-dessus sa beauté et sa magie, l’intérêt que nous portons, nous jeunes algériens à cette musique, est dû à son esprit familial. Les doux vers chantés par nos mères et les soirées musicales des mariages restent à jamais gravés dans nos esprits. Le plus émouvant dans l’écriture de cet article fut le recueil des témoignages de musiciens, mélomanes épris de cet art. Un sentiment puissant d’appartenance à la société algérienne.
Manal et Somia Rahmoun, musiciennes et mélomanes aguerries qui m’ont transmis leur passion au sein de l’association Ahbab Cheikh Larbi Ben Sari de Tlemcen témoignent : « Nous avons découvert le monde de l’andalou au fur et à mesure que nous grimpions les échelons de l’apprentissage au sein de notre association musicale, il y avait une bonne ambiance et nous sommes vite devenues accros. Nos âmes de musicienne se sont épanouies grâce à nos aînés. À travers les soirées, nous avons forgé notre professionnalisme. Viens après la dépendance, nous chantions H24 que pour le plaisir. C’est à ces moments-là où nous devenons mélomanes, nous nous intéressons à la mélodie, aux écrivains et à l’histoire du Ch’ghoul ». La transmission de ce patrimoine crée un lien fort, une belle amitié unique et sans équivoque.
« Je n’ai pas choisi la musique andalouse, j’ai commencé très tôt, en accompagnant mon père aux répétitions, je fredonnais à mon retour – à ce qu’il parait -. Puis, j’ai aimé cette musique qui raconte des sujets super différents : M’dih, Ghazal … Les modes sont aussi différents, avec leur histoire. Y a aussi l’aspect convivial de l’association ; tu vois les membres deux fois par semaine, ils te pétrissent » Raconte Yousra Amara Zenati de l’association Assala Andaloussia d’Oran
La musique andalouse d’aujourd’hui doit beaucoup au travail acharné et dévoué des associations musicales.

Et le voyage continu …
La musique andalouse ne cesse d’influencer d’autres styles musicaux, étant aux origines du Flamenco grâce aux apports de Ziriab, la musique andalouse inspire aussi les nouvelles générations, avec des brassages méditerranéens comme dans l’interprétation de To Horio avec la K’witra et le Laouto (instrument grec) par Redha Benabdellah musicien et musicologue algérien et Vasilis Kostas musicien grec ou encore Mediterranean Dialogue de Stardean et Ryad Guelmaoui. D’autres brassages d’ordre international existent aussi, le groupe musical Insula en est une preuve vivante ; un mélange exquis entre la musique Algérienne et Martiniquaise.
Le soleil s’est couché, laissant place à la veille, inépuisable source d’inspiration et d’amour …

وَ عَشِيَّة نُقِيمْ عَلَى وَادْ فَـاسْ        لأَنَّهَـا شَكْلٌ بَدِيـعْ
رَاتْ بْعَيْنِي صَبْيَانْ صِغَارْ جُلاَّسْ       فِـي مَكَـانٍ رَفِيـعْ
بِالْمَغَانِي وَ هُمْ يَدِيـرُوا الْكَاسْ         عَلَى تِـلْكَ الرَّبِيـعْ
وَ السَّوَاقِي مِثْلَ السُّيُوفْ تَلْمَعْ        وَ النَّوَاعِـرْ تَـدُورْ
وَ الشُّمِيسَة تَدُورْ وَ تَتْوَاضَـعْ         عَلَى وَرَقِ الشُّجُـورْ

 

Auteur : Inès Smahi

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