« Un jour, j’ai fait une rencontre, une découverte, la découverte d’un homme qui a traversé le temps et qui a témoigné. Il a témoigné du voyage où se mêlent pérégrinations et exils. Ces mots ont résonné en moi. Ils ont résonné tellement fort que j’ai décidé de raconter son histoire, de faire transmettre le legs, là où mon corps, mon cœur et mon esprit décident d’amarrer. »

« Il fut un temps où l’Art… », « L’Art n’est plus. », « L’Art est mort dans ce pays, depuis longtemps… », diront même certains. Mais si, au contraire, je vous disais que l’Art n’a jamais été absent, il n’a d’ailleurs jamais été aussi présent qu’aujourd’hui. Car l’Art qui a pendant si longtemps été enfoui en nous, tapi dans nos pénombres, lacéré dans nos veines et mis en cage dans nos thorax ne demande qu’une chose, une seule ; s’évader !
Cette jeunesse qui a envie de crier, d’affirmer et de brandir : l’Art algérien est partout. Tellement étouffée, qu’elle souhaite souffler, s’esclaffer et rêver. Oui, rêver d’une Algérie à l’avenir meilleur, une Algérie enfin épanouie ! Certes, ces mots peuvent paraître un peu bateau mais, croyez-moi, cette jeunesse sait ce qu’elle fait. Cette jeunesse sait que nulle avancée n’est possible si rétrospection il n’y a pas. Elle doit être de mise pour comprendre le combat. Je veux dire par là, une rétrospection au sens d’analyses, de quêtes, d’enquêtes, en somme ; un plongeon éveillé dans le riche passé de notre terre. Les Hommes, les Femmes, les chants, les pleurs et les Arts qui l’ont fait, qui la font encore et qui la feront toujours. Guidés avec la même hargne, transis par le même désir et exaltant le même soupir indéfectible, celui de la mémoire. Car l’Art conserve la mémoire.
Et c’est ainsi que je voudrais vous parler d’une explosion artistique déclenchée au sein de l’Association culturelle « La Grande Maison de Tlemcen » ; « Un Legs qui Nous Parle ».

Il s’agit d’une bande de jeunes, venus d’horizons différents, tous imbus d’Art et de rêveries qui ont décidé de faire un voyage dans 60 ans d’écriture de Mohamed Dib, un plongeon éveillé en quelque sorte pour rencontrer les personnages de ses œuvres, rencontrer l’auteur pour se retrouver eux-mêmes. C’est alors qu’ils se mirent à lire, à plonger au plus profond de ses livres et à y parcourir les bas-fonds, à distinguer ce qu’il y a d’écorché entre les lignes. Au travers de leurs passages sur ses mots, ses déboires et ses aspirations, ils remarquèrent une chose exceptionnelle commune à tous les sujets traités dans les œuvres de l’écrivain ; l’intemporalité. Ils créèrent alors une histoire dont je vais vous conter les prémices :
C’est l’histoire de Nord, Sud, Est et Ouest, 4 Goualas aux jambes dégourdies qui comme leur nom l’indique aiment à errer de contrée en contrée pour raconter, partager et dire leurs quatre vérités. Ils n’ont qu’une cause commune qui leur insuffle du courage dans leurs pérégrinations, faire en sorte que le peuple sache. Ces Goualas se font aussi écho d’une difficulté que peuvent rencontrer toutes celles et ceux qui œuvrent à préserver notre patrimoine culturel et à promouvoir l’art. Ils atterrissent un jour dans un village, accroché dans un vortex hors du temps et ils y découvrent les péripéties qui s’y déroulent aussi bien avec un certain retrait qu’une patente curiosité. Tantôt, il s’agit d’une femme soumise aux on-dits de la société, tantôt, c’est une femme qui se retrouve mère et père de famille du jour au lendemain, orpheline de la guerre ou bien le quotidien d’une jeune fille dont le père est algérien et la mère norvégienne, tiraillée par un problème identitaire qui en dit long sur elle-même…les sujets abordés dans la pièce, commentés avec raison et sagesse par les Goualas reflètent la société contemporaine algérienne mais aussi ancestrale.
« On a une cause noble à défendre, un héritage à défendre. Un legs qui nous parle et à qui on parle. Faire découvrir et aimer la poésie peut paraître difficile, mais il ne faut pas se décourager. Et au-delà de la poésie en elle-même, c’est toutes les idées humanistes qu’elle porte ; c’est l’exigence du beau. C’est avoir une haute opinion de l’humain et de l’humanité. »
Seulement voilà, les villageois semblent se désintéresser totalement aux dires sensés de ces pèlerins de la Terre, de leurs conseils, ils ne retiennent que nenni. À travers ce constat, M. Fawzi KARA SLIMANE et Mohamed El Amine HEFHAF, respectivement auteur et metteur en scène de cette pièce de théâtre, ont voulu dénoncer cette Algérie où l’on ne pratique pas la réflexion, où on l’évite. Et ce n’est que par l’Art que les esprits accouchent de leurs plus beaux fruits. Le désintérêt des villageois pour les Goualas peut se traduire par le désintérêt qu’a le peuple pour l’Art et ce sont des initiatives artistiques, culturelles et citoyennes comme celle-ci qui contribuent à faire changer les mémoires, à les faire évoluer ou mieux, à les conserver. Car, ne l’oublions pas, l’Art conserve la mémoire.

Je descends de l’Aurès,
Ouvrez vos portes
Épouses fraternelles,
Donnez-moi de l›eau fraîche,
Du miel et du pain d›orge ;

Quand la nuit se brise,
Je porte ma tiédeur
Sur les monts acérés
Et me dévêts à la vue du matin
Comme celle qui s›est levée
Pour honorer la première eau ;

Étrange est mon pays où tant
De souffles se libèrent,
Les oliviers s›agitent
Alentour et moi je chante :

— Terre brûlée et noire, Mère fraternelle,
Ton enfant ne restera pas seule
Avec le temps qui griffe le cœur ;
Entends ma voix
Qui file dans les arbres
Et fait mugir les bœufs.

Ce matin d›été est arrivé
Plus bas que le silence,
Je me sens comme enceinte,

Mère fraternelle,
Les femmes dans leurs huttes
Attendent mon cri.

« Parler des choses qui s’effacent les empêche de s’effacer et quiconque les aide à résister travaille à rendre le monde toujours plus fort. »

* Compilations de poémes de Mohamed Dib

Auteur : Aïmen LAIHEM – Nomad Club

* Les citations sont extraites de la pièce théatrale ‘‘Un leg qui nous parle

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