TéléElle était dans la cuisine devant la planche à découper, du couloir qui donnait sur le petit salon arabe s’échappaient des voix. Il était 17h, l’heure sacré du feuilleton. Voilà une semaine qu’elle était à Oran et, tous les après-midis, c’était le même rituel.

Fathia s’installait sur les matelas au sol, les jambes droites devant elle sur le tapis berbère, à proximité des coussins pour s’étendre, une vraie scène à la Delacroix.

Quelquefois, elle invitait la voisine, et, dans ce cas elle préparait le plateau de café et quelques caramels Caprice.

Les feux de l’amour, un moment sacré, à l’Algérienne, où la prière pouvait être reportée à plus tard. Ces femmes se disaient elle peut-être, que Dieu connaissait Victor Newman et qu’il regardait lui aussi le feuilleton américain.

Quant à elle, elle semblait concentrée sur la manière dont elle allait cuisiner cette chose carrée, luisante, rouge, fibreuse.

La découper en morceaux ou la garder entière ?

Tagine ou rôti à la Française que Hasni, le mari de Fathia appréciait tout particulièrement, lui rappelant ses années d’immigration à Grenoble.

Elle était tentée par le rôti, mais le matin avec Fathia, elles avaient été au marché de la Bastille, chez Mokrane, pour renouveler le stock des épices et celui-ci lui avait vanté son ras el hanout aux onze épices et le safran nouvellement arrivé du Maroc.

Un grand silence émanait du salon, intriguée, elle alla voir ce qui pouvait se passer. Les femmes étaient là assises, les genoux remontés sous le menton et les mains sur la bouche ; sur l’écran, une scène de séparation se jouait : Victor quittait Nicky.

Elle hésitait entre le rire et l’agacement et, lâchement elle choisit de repartir à la cuisine. Oh, elle avait bien, un instant, pensé à culpabiliser la voisine, une bigote, pour ne pas avoir entendu l’appel du muezzin, puis elle se rappela que même Marguerite Duras et Françoise Hardy regardaient les feux de l’amour.

Soudain, elle entendit la musique du générique, et, se mit à espérer un deuxième épisode, car Fathia allait reprendre possession de son espace de travail, et elle n’avait pas fini le tajine aux pruneaux et aux amandes. Celle-ci allait vouloir rectifier les épices.

Trop tard, elle était déjà là, derrière elle, les mains sur les hanches entrain de nouer son tablier et encore toute émue de ce qu’elle venait de voir.

« Tu te rends compte Victor a quitté Nicky ».

Hypocrite et malicieuse, elle lui fit raconter l’épisode pour gagner quelques minutes précieuses. Bien sûr, celle-ci ne se fit pas prier, toute contente qu’elle était à combler l’ignorance de sa voisine, elle se chargea de compléter les scènes oubliées.

Elle était sauvée, juste le temps de réduire la sauce et une odeur d’eau de fleur d’oranger et de cannelle mêlée à la coriandre commença à s’échapper du tajine en terre.

Pendant ce temps, les femmes continuaient à raconter en version bilingue le feuilleton.

Myriam Kendsi 

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