© Painting by Justus van Gent, circa 1474Dans les régions du monde délimitées par de moyennes latitudes, on vit au rythme de quatre saisons qui se succèdent au cours de l’année. L’automne prend le relais à l’été et jette son pourpre crépusculaire sur le paysage de tout le bassin méditerranéen. Quand les figues auront fini leur séchage, les olives courberont de leur poids les branches d’oliviers dont le feuillage persiste malgré le dépouillement automnal. Les plaines de Souk Ahras alignent de nombreux oliviers tandis que, seul perché sur une colline, un olivier millénaire projetant son rond d’ombre sur une maisonnette de pierre trône auréolé de mystère. On reconnait sans plus attendre le fameux Olivier de Saint Augustin.

Saint Augustin ne donne pas son nom à une variété sauvage d’olivier. Il est religieux, philosophe, et théologien qui vit le jour en 354 à Thagaste – actuelle Souk Ahras – en Numidie. Il naquit du mariage de Patricius, un païen romanisé d’origine punique et de Monique, une chrétienne d’ascendance berbère. Parti étudier à Carthage, ville « des amours honteuses », une passion pour la sagesse et la philosophie sourd en lui après la lecture de l’Hortensius de Cicéron. Vu que le Christ est considéré par les chrétiens d’Afrique du nord comme un maître enseignant la sagesse, Augustin ne fut pas gagné aux dogmes du christianisme et il professa le manichéisme  durant toutes les années d’avant son voyage en Italie. C’est un de ces courants religieux moins dominants, comme le donatisme ou le pélagianisme qui existaient au côté du christianisme prépondérant. Ce n’est qu’en Europe qu’il se convertit sous l’égide d’Ambroise de Milan qui lui apprit une lecture allégorique et moins littérale de la Bible. Augustin rentre en Afrique et officie le reste de sa vie en tant qu’évêque à Hippone, Annaba aux temps des romains. Commence dès lors pour lui une longue vie de contemplation et de méditation à l’écart du monde. L’essentiel de son œuvre est conçu dans cet ermitage. La postérité en retiendra trois œuvres maîtresses: Confessions (400) ; De la Trinité (416) ; La Cité de Dieu (426). Il livra un combat idéologique sans trêve aux donatistes, aux pélagiens et même aux manichéens. Huit siècles après sa mort survenu à Hippone en 430, Augustin est canonisé et déclaré Docteur de l’Eglise par le pape Boniface VIII en 1298. Il est célébré le 28 août, jour de sa mort ou le 15 juin en sa qualité de saint patron des brasseurs, imprimeurs et théologiens.

Il est rapporté de source incertaine que l’Olivier de Saint Augustin est planté à une période bien antérieur à la naissance de celui-ci et que ce sont les autorités coloniales françaises désireuses de raviver le passé romano-chrétien de l’Algérie qui associèrent cet olivier au nom du saint. Cette appellation divise l’opinion des algériens. Certains trouve légitime ce que d’autres appellent supercherie historique. Pourtant la supercherie ne peut être condamnée sans causer un tort à Souk Ahras et à toute l’Algérie, la mémoire desquelles serai amputée sans le souvenir du plus éminent de ses enfants, du plus illustre des algériens, Saint Augustin. Si les français n’avaient pas déjà rendu à la mère Thagaste le souvenir de son enfant, force serait aux algériens de le faire pour l’amour de leur passé. Du reste, dans l’accomplissement d’un tel devoir de mémoire, un olivier est un plus fort symbole qu’une chapelle abritant les reliques ou les cendres du saint. Pour cause, rien n’égale Saint Augustin qui rayonne encore aujourd’hui par son esprit sur tout le pourtour méditerranéen comme l’olivier qui abreuve de sa sève tant la rive nord que sud de la Grande Bleue.

A l’abri des chocs entre les grands monothéismes, les enseignements d’Augustin d’Hippone sont d’une universalité unificatrice. Le Dieu d’Augustin est la somme des dieux que chacun des grands monothéismes appellent à vénérer. C’est en un dieu pareil que n’importe quel monothéiste reconnait des attributs de son seigneur respectif. En parfait rhéteur, il prêcha l’amour du Bien et insista sur l’importance de la grâce divine pour se libérer du poids du péché puisque Dieu est à la fois supérieur et intérieur à l’homme. Il fut un des premiers hommes d’Eglise à faire l’apologie de la notion de justice. Ses écrits, loin d’être de purs traités de théologie chrétienne, forment des sommets d’éthique et de spiritualité pour quiconque veut atteindre le but de la pratique religieuse qui est de retrouver la voie de l’Eternel. Kamel Mellouk, citoyen non-chrétien de Souk Ahras et grand défenseur de Saint Augustin parle des Confession en ces mots :

Lorsque j’ai découvert les Confessions, j’avais à peine vingt ans et grâce à la lecture pour ainsi dire presque quotidienne de saint Augustin, j’ai perçu le caractère indissociable de la philosophie et de la théologie. Sans doute cette lecture convergeait-elle avec ma recherche personnelle d’approfondissement spirituel. Mais c’est le dialogue qu’Augustin établit avec Dieu qui m’a particulièrement frappé. Les Confessions, mon livre de chevet de toujours, est habité d’un bout à l’autre par la présence du Créateur 

 

Hormis une basilique et un lycée à Annaba qui portent son nom, presque aucune trace d’Augustin ne subsiste en Algérie ; surtout dans les têtes et les cœurs de ses compatriotes qui sont incapables pour la plupart d’entre eux de prononcer correctement un nom aux connotations trop latines pour pouvoir passer dans la mémoire collective. Il est victime de la marche de l’histoire qui a voulu qu’un monothéisme en supplante un autre en Afrique du Nord. Ce saut dans l’histoire ne changea pas seulement les convictions religieuses des nord-africains mais estompa tout un pan de leur histoire jugé indésirable emportant ainsi dans l’oubli les noms des hommes qui ont façonné ce passé renié, fussent-ils de l’envergure d’Augustin.

Le monde d’aujourd’hui aspire au dialogue interreligieux qui est à même de résoudre les différentes crises qui conduisent les êtres d’une seule et même espèce à régler leurs différences de confession par l’effusion de sang. Une raison suffisante pour l’Algérie qui pataugea une décennie durant dans le sang de la terreur confessionnel de réhabiliter Augustin et de revendiquer la parenté d’un fils brandit ailleurs dans le monde comme une icône de modération face aux fanatismes de tous les bords. C’est ce que semble avoir compris le président Abdelaziz Bouteflika qui prit l’initiative d’organiser, dès les premières années de sa présidence, un colloque international sur Saint Augustin. Reprenons la phrase du président qui inaugura cette rencontre pour mettre fin à cet effort de mémoire en faveur du plus célèbre des Afers : ❝ Saint Augustin fait partie de la généalogie des algériens❞ .

Auteur: Nassim Zerka

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