La Guerre de Libération d’Algérie ne devrait pas être un combat armé livré par des hordes de tirailleurs à la puissante armée coloniale que possédait la France en ce milieu du XIXe siècle. C’est ce que semblaient comprendre les architectes de la Révolution du 1 novembre 1954 en faisant la part belle au travail diplomatique dans la lutte pour l’indépendance. Dans une guerre, il est possible qu’on meure sous les feux de l’ennemi ; cette perte n’est porteuse d’aucune victoire si la détonation d’une balle mêlée au râle du mourant ne retentit pas d’un terrible unisson au concert des nations, attirant l’attention des différentes institutions internationales sur un problème majeur de l’Histoire posé par la question de l’autodétermination de l’Algérie.

Le Front de Libération National avait réussi à porter la Révolution algérienne en dehors des six wilayas historiques (circonscriptions militaires) que lui avait tracées le Congrès de la Soummam. En conséquence directe à la stratégie d’exportation du mouvement nationaliste, un important foyer de combat politique avait été implanté au sein même de la France métropolitaine où les militants du FLN avaient quasiment créé une « septième wilaya » d’activité révolutionnaire. L’action dans la wilaya VII était solidement étayée par l’éveil d’une conscience anticolonialiste chez une infime partie des Français et l’engagement de fait en faveur de la cause algérienne de simples citoyens ou d’hommes et de femmes issus de l’élite médiatico-intellectuelle française. Ce sont ces légitimes « collaborateurs » d’une juste cause que la mémoire, et de la France et de l’Algérie, retient sous l’appellation simple et auréolée de Porteurs de Valises.

Les porteurs de valises agissent en réseaux clandestins souvent reliés les uns aux autres. Le plus éminent de ces réseaux porte le nom du philosophe et journaliste français Francis Jeanson. Bien avant la création du Réseau Jeanson, le philosophe et sa première épouse se montraient déjà obligeants avec les nationalistes du FLN. A propos de Salah Louanchi, deuxième dirigeant de la wilaya VII, les historiens Hervé Hamon et Patrick Rotman rapportent dans leur livre Les Porteurs de valises, paru en 1979 : « Il lui arrive, ainsi qu’à d’autres militants algériens, de passer la nuit dans l’appartement que Francis et Colette ont loué au Petit Clamart. Il demande aussi certains menus services : par exemple d’être conduit en voiture d’un endroit à un autre. »

La pensée de Sartre domine le monde intellectuel de l’après-guerre en France, et Jeanson, plus que quiconque, adopte les idées existentialistes. Un existentialisme qui cherche son idéal humaniste loin du monde occidental devient anticolonialisme dès lors qu’il relève l’inhumanité de la condition du colonisé. Puisque l’homme, selon le principe fondateur de l’existentialisme, détermine son essence par les actions qu’il accomplit dans l’existence et qu’il est maître de ses actes, de son destin et des valeurs qu’il adopte dans la vie; il paraît clair, suivant cette logique, que l’aspiration de tout un peuple à l’autodétermination résulte de la convergence des démarches existentialistes individuelles de chacun des colonisés ; ils unissent leurs destins d’opprimés dans un combat qui les libère d’un oppresseur commun. Voilà autant de raisons qui auraient amené Francis Jeanson à basculer « de l’autre côté » et viser, dans l’engagement anticolonial pour l’autodétermination des peuples colonisés, une concrétisation politique du projet existentialiste et l’inscription dans l’histoire d’un système de pensée qui se limite dans la théorie à une philosophie traitant de l’individu. En 1955, Francis et Colette Jeanson publient L’Algérie Hors la Loi. Cette virulente diatribe du colonialisme et une série d’articles de la main de Sartre, parus dans la revue Les Temps Modernes que dirigeaient alors Jeanson, donnent une signification révolutionnaire à ce que les autorités françaises appellent les attentats de la Toussaint Rouge et scellent le ralliement du philosophe à la cause du FLN. Dans la foulée, Le Réseau Jeanson est créé en 1957 et regroupe des militants anticolonialistes français venus de divers cercles intellectuels et culturels. Figurent notamment parmi ses rangs des écrivains tels qu’Henri Alleg et Henri Curiel, des avocats dont Jacques Vergès ou des comédiens comme Jacques Charby. La liste des activistes contient des personnalités moins célèbres qui ont travaillé ouvertement ou dans la clandestinité au soutien du FLN. Les nationalistes algériens circulaient en Europe avec des papiers d’identité faits par le chimiste faussaire Adolfo Kaminsky. Me Nicole Rein plaide dans les tribunaux de France et d’Algérie en faveurs des militants FLN. L’éditeur Nils Andersson a fait passer en Suisse une riche documentation liée à la diplomatie de la Guerre d’Algérie. Jean-Claude Paupert est lui un agent de liaison qui a acheminé des hommes, des fonds et des papiers à travers la frontière suisse. L’activiste tahitienne et amie proche de Kateb Yacine, Anne Preiss intègre la Fédération de France du FLN et s’occupe du service social qui apporte aide financière et couverture sanitaire aux travailleurs algériens immigrés en France. Lorsqu’en février 1960 les principaux moteurs du réseau sont arrêtés, Francis Jeanson réussit à fuir la France où il est accusé de haute trahison. Un procès est intenté dans les mois suivants contre les membres du réseau. Malgré la succession de vingt-six avocats à leur défense, dont les notables Rolland Dumas et Jacques Vergès, ils sont condamnés à de lourdes peines. La sentence va de trois ou cinq ans de réclusion criminelle pour certains, à dix ans pour Jeanson (jugé par contumace) et quatorze autres. En réaction à ce procès, des intellectuels français de gauche signent le Manifeste des 121 qui dénonce «l’attitude équivoque» de la France vis-à-vis du mouvement nationaliste algérien et légitime de ce fait l’action des porteurs de valises. Neuf des condamnés seront acquittés, mais il faudra six ans à Jeanson pour obtenir son amnistie et pouvoir rentrer dans son pays.

Le colonialisme français a figé l’Histoire en voulant maintenir la dialectique du «bourreau» colonisateur qui l’oppose à sa «victime» qu’est le peuple algérien colonisé. Les Français qui se sont constitué en cinquième colonne du FLN ont pu dépasser cette dialectique et remettre l’Histoire en marche; et l’Histoire en contrepartie leur épargnera le jugement porté d’ordinaire à ceux «qui sont passés de l’autre côté», car un porteur de valises trahit les visées impérialistes d’un régime pour rester fidèle aux idéaux humanistes d’une nation. Leur souvenir aide à panser les blessures d’une Algérie dont le ressentiment et l’apitoiement dû à un passé colonial pourraient freiner la course dans l’Histoire.

Auteur: Nassim Zerka

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