Du même auteur d’Alger, le cri, L’Effacement de Samir Toumi, publié aux éditions Barzakh en 2016, témoigne sur l’étrange cas psychiatrique (syndrome de l’effacement) qui a atteint le fils de l’un des plus grands bâtisseurs de l’Algérie indépendante, le grand si Hassan.

Nous ferons la connaissance d’un personnage passif, morne, suspicieux, stoïque et dégoûté de son entourage professionnel, qui verra son reflet disparaît étrangement devant le miroir…. Le récit, conté à la première personne du singulier à travers la voix de ce personnage encroûté dans son quotidien morose, relate le terrifiant malaise qu’il lui est parvenu le jour de ses 44 ans. Après avoir pris une douche matinale, celui-ci se met face au miroir et, à sa grande stupeur, la glace refuse de refléter ses traits faciaux et corporels. Affolé à l’idée de ne plus revoir son reflet, l’anonyme quadragénaire se trouve un psychothérapeute, le Docteur B. Celui-ci essayera, tout au long du traitement, de lui poser des questions sur sa vie sociale, personnelle, et plus précisément, familiale.

Assemblé en trois parties L’Effacement, Oran et Absences, ce roman déroutant lève le voile sur une génération post-indépendante étiolée sous l’ombre de l’héroïsme mystifié de la libération algérienne. Cette filiation, rédemptrice mais à la fois égocentrique, que constituent les pères, va alors rendre les enfants qu’elle a engendrés de cette guerre des personnes passives, molles et apathiques. Des gens insatisfaits de leur présent, toutefois intérieurement incapables de faire quoi que ce soit pour l’améliorer. Et ce à cause de l’endoctrinement politique, social et historique handicapant qui, à chaque révolte ou soupir, fait sortir sa carte de moudjahid en vue de rappeler et de bien marteler la mémoire de ceux qui ont sacrifié leur vie pour l’indépendance. Le quotidien de ce personnage discret se résume alors au rituel d’une remémoration continuelle de son défunt père, le héros incontesté de la guerre d’Algérie. Ne connaissant pas son père à défaut d’un respect incandescent qui ne lui a pas permis d’approcher cette masse imposante et respectée qu’était son père, le non héros va l’imaginer à ses côtés pendant les jours qu’il passera à la maison de repos. Mon père c’est l’enfer Aussi claire que cette déclaration peut l’être, elle vulgarise l’immense sentiment de peur et de culpabilité inhumées dans cet être. Il est tout de même substantiel de comprendre que ce désarroi psychologique et sentimental (qui se manifeste par le dégoût et plus tard, à travers la dépression) est tout à fait difficile de subsister avec sans y perdre, comme dans ce cas, la raison. Cette métaphore du miroir, ou cette symbolique de la perception externe et interne de cette catégorie sociale, révèle le mal-être qui règne dans la société moderne mais si nostalgique, sinon forcée à l’être. D’un point de vue historique, il est vrai que chaque révolution triomphante, fossilise le cours de son histoire dans le temps. Un passé douloureux pour les uns mais si fructueux pour d’autres, tel est le présent de cette Algérie. C’est à travers cet échantillon que Samir Toumi a interprété l’acerbe malaise qui frappe la progéniture même de cette révolution, aussi étrange qu’aliénante.

Dans une Algérie où 70% de la population ne dépasse pas la trentaine, L’Effacement donne ainsi corps à un témoignage ineffaçable de ce qui est, malheureusement, aujourd’hui de mise : l’effacement de toute une génération sous l’ombre d’une paternité écrasante.

Auteur: Aicha Abbas

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