Dans le précédent numéro d’Ineffable Magazine, nous vous avons fait découvrir la célèbre façade maritime d’Alger. Nous avions découvert que derrière cette façade à l’aspect homogène se cachaient des joyaux architecturaux appartenant à des styles différents harmonieusement agencés. Maintenant que le front de mer a été exploré, ce sont les rues de la Casbah que nous allons sillonner. La dernière partie de notre promenade architecturale portera ainsi des teintes nostalgiques. C’est à partir de la célèbre place des martyrs que commencera l’exploration de celle qu’on appelait autrefois « Al Mahroussa » (la bien gardée).
Casbah, conte nous donc ton histoire !

Séquence 3 : De la place des martyrs au Bastion 23 en passant par la Casbah
En longeant le boulevard front de mer, nous aboutissons sur une grande place : la Place des Martyrs. Nous entamons ainsi la troisième et dernière séquence de notre promenade, dédiée à la Casbah et au quartier de la marine. Elle sera jalonnée d’édifices appartenant tantôt à la période française, tantôt antérieurs à celle-ci.
La Place des Martyrs (autrefois dénommée « Place Royale » ou « Place du Gouvernement ») est un point structurant du quartier de la marine. Espace très animé, il a pendant longtemps caché un trésor stratigraphique, témoignant du passage de plusieurs civilisations à Alger, que les fouilles des travaux du métro ont récemment mis à jour : il atteste de la présence d’une basilique romaine, de traces de maisonsbyzantines, de témoignages berbères ainsi que des vestiges de la magnifique mosquée ottomane El-Sayyida et le Souk El-Qaysaria.
Dès l’arrivée des Français en 1830, il fallait dessiner une place d’armes pour accueillir les troupes. Le génie militaire entreprend alors des démolitions pour créer un dégagement au-devant du palais du Dey de la Djenina (centre du pouvoir politico-administratif, partiellement détruit par un incendie en 1844 et totalement démoli par la suite), à l’intersection des axes menant aux portes principales de la basse Casbah. L’adoption de sa forme finale remonte toutefois à 1840, après la consolidation des souterrains turcs et la construction de voûtes pour le nivellement de la place en 1836. La construction du boulevard front de mer en 1860 assure l’ouverture de la place sur la mer. En 1930, les différentes démolitions au sein du quartier de la marine déstructurent la place royale.
Poursuivant notre promenade, nous contournons la place pour arriver sur la rue Aoua Abdelkader, menant vers la place Ibn Badis, à partir de laquelle on peut admirer la magnifique mosquée Ketchaoua.
Contrairement à ce que l’on croit, la mosquée Ketchaoua que nous connaissons aujourd’hui n’a pas été édifiée par les Ottomans. L’édifice était initialement la cathédrale Saint Philippe, construite entre 1844 et 1890 sur les fondations d’une mosquée, réalisée en 1794 à la demande de Hassan Pacha, la mosquée Ketshi-wâ (signifiant littéralement « la plaine des chèvres » en turc), elle-même construite sur une mosquée de fondation antérieure à 1365.

La mosquée Ketshi-wâ, édifiée suivant le schéma ottoman (plan centré recouvert de coupoles), jouissait d’un raffinement et d’une position centrale à proximité de la Djenina, ce qui encouragea les Français, en 1830, à la reconvertir en lieu de culte catholique. Par la suite, avec l’arrivée en masse de la population européenne, l’édifice ne suffisant plus, il connut jusqu’en 1890 une succession
d’extensions et de transformations qui sont finalement venues à bout de la mosquée de Hassan Pacha. Les architectes Guiauchain, Ravoisié, Féraud, Fromageau (architecte de la basilique Notre-Dame d’Afrique) et Ballu ont tous laissé leur empreinte sur cet édifice remarquable. Son aspect très orientaliste est notamment marqué par l’usage d’arcs outrepassés brisés, d’arcs outrepassés, de mosaïques d’inspiration florale, de merlons et de corbeaux, mais surtout des deux tours-clochers inspirées des minarets des mosquées Mamelouks d’Egypte. L’édifice a été classé en 1908 parmi les «édifices historiques de la colonie» et est aujourd’hui, classé patrimoine national.
Depuis la place Ibn Badis, nous continuons notre promenade en arpentant les ruelles de la Casbah vers la mosquée Sidi Ramdane. Ruelles sinueuses en escaliers, ponctuées de passages couverts, venelles ombragées où l’on entend çà et là, retentir les voix des maîtres du Chaabi, provenant des ateliers d’artisan ou des cafés maures, dédales oubliés où déferlent des essaims d’enfants s’esclaffant d’insouciance. Ce quartier, chargé de nostalgie, nous fait prendre conscience de sa détresse et de l’imminente nécessité d’agir afin de lui redonner son lustre perdu.
Nous arrivons enfin devant la mosquée Sidi Ramdane, patrimoine national. Considérée comme le premier oratoire de la Casbah d’Alger, la mosquée fut édifiée bien avant l’arrivée des Ottomans. Celle que l’on appelle « Djamaâ El Kasaba El Kadima » présente un plan similaire à celui de « Djamaâ El Kebir » : un plan tracé selon le schéma des mosquées du Maghreb dites « Hypostyles » avec les nefs perpendiculaires au mur Qibla. Chaque nef est recouverte d’une toiture en tuile à deux pans. La mosquée est aussi dotée d’un minaret à plan carré, typiquement maghrébin.

Notre prochaine halte est aussi classée patrimoine national, c’est la mosquée de Sidi Abderrahmane. Elle attire des dizaines de personnes chaque jour, certaines pour se recueillir auprès du Saint-patron d’Alger et d’autres par simple curiosité. Son histoire reste néanmoins très peu connue.
Sidi Abderrahmane E’thaalibi, savant, penseur et homme de foi, est né en 1383 et décédé en 1470. Il fut enterré initialement à l’extérieur de la ville, non loin de la porte Bab-El-Oued. Près d’un siècle après sa mort, en 1611, les mérites du Saint-Patron d’Alger prenant plus d’éclat, on décida d’abriter sa sépulture dans un mausolée plus digne de sa mémoire. On construisit alors un mausolée s’inscrivant dans la tradition des Qubba maghrébines, à l’endroit actuel du site : plan carré surmonté d’une toiture à quatre pans, revêtue de tuiles vertes. En 1696, le Dey El-Haj Ahmed El Atchi, décide de transformer la Qubba en mosquée. Il fit remplacer la toiture en pente par un système de couverture à coupoles, typique de l’architecture des mosquées ottomanes, et dota l’ensemble d’un minaret à base carrée.

L’ensemble est composé d’un oratoire et d’une petite nécropole au sein de laquelle sont inhumées d’imminentes personnalités, notamment Mohamed Bencheneb, le bey hadj Ahmed – dernier Bey de Constantine – ou encore le dey Mustapha Pacha.
L’oratoire fait office de salle funéraire au milieu de laquelle trône la sépulture de Sidi Abderrahmane – appelée dans le jargon algérois « Tabout Sidi Abderrahmane ». Ses murs sont tapissés d’ex-voto et de faïences rares. On y accède par un petit vestibule où les visiteurs prennent le temps d’allumer des bougies. Le minaret, quant à lui, est à étages et est couronné de merlons. Il est décoré d’arcatures aveugles surmontées de bandeaux de faïences.
Ce lieu, empreint d’une atmosphère de quiétude, pousse le visiteur à apprécier le paysage qui s’offre à ses yeux : le site offre, en effet, une vue panoramique sur la mer et les terrasses de la Casbah, mais également sur la cour centrale du lycée l’Emir Abdelkader, anciennement Lycée Bugeaud, dont nous relatons quelques éléments d’histoire.
Après la prise d’Alger, vers 1848, l’enseignement – qui n’était pas la première priorité des colons à cette époque – se dispensait dans une ancienne caserne de Janissaires de la rue Bab Azzoune, réhabilitée en école par l’architecte Guiauchain. Très vite, avec l’afflux des populations européennes vers Alger, la caserne fut jugée insuffisante ; il fallait donc proposer une structure d’enseignement digne des établissements de la métropole, ce qui conduisit à la réalisation du projet du lycée impérial, lancé en 1862.
On choisit de l’implanter sur le terrain du jardin Marengo (actuel jardin de Prague), dans une zone investie de cimetières depuis l’antiquité. Les architectes Charles Mathieu Claudel et Pierre-Auguste Guiauchain proposent une première esquisse en 1859 : le projet sera organisé autour de trois cours entourées de galeries à arcades de style néo-renaissance. La cour principale, ouvrant une perspective sur la chapelle (actuellement investie en bibliothèque), est bordée de galeries à arcades se déployant sur deux ou trois niveaux.
À l’intérieur des bâtiments, on peut remarquer la présence de multiples fresques murales relatant des légendes mythologiques (Remus et Romulus, les combats d’Hercule, Hector contre Achille…) ainsi que de splendides vitraux contemporains. L’édifice a connu de nombreux remaniements, notamment en 1930 et en 2003.

Notre parcours s’achève au sein du Palais des Raïs ou Bastion 23. Solitaire, ce petit bout de casbah semble se jeter dans la méditerranée, et par sa blancheur, se confondre à l’écume.
Au-devant du bastion, se dresse la gracieuse fontaine aux chevaux de l’architecte Fernand Pouillon, déplacée de Diar El Mahçoul.
Dès les premières années de la colonisation, le génie militaire français, pour des raisons d’occupation et de maîtrise de la population, conduit des opérations urbaines qui transpercent la casbah. Peu à peu, avec l’urbanisation, toute sa partie basse disparaît. Le bastion XXIII est le seul dernier témoin du prolongement de la casbah jusqu’à la mer. L’ensemble constitue un réel « fragment de quartier » de la casbah, avec ses rues, ses Sabat (parties de rues couvertes par des encorbellements appelés Kbou), sa place, ses somptueux palais côtoyant de modestes Dwira de pêcheurs…

On accède aux différents palais à partir d’un espace tampon, faisant office de filtre garantissant l’intimité appelé Skifa et aménagé par des Doukana (niches creusées dans l’épaisseur du mur faisant office de bancs, surmontées d’arcs en anse de panier ou « arc algérois » et décorées de carreaux de céramique) ; cet espace nous conduit vers le patio dit Wast Dar à travers Bab El fasl. Le patio, espace de vie et de convivialité par excellence, est entouré de galeries à arcades qui desservent plusieurs pièces ; il assure également un confort thermique adapté et un éclairage optimal. Autour de lui, se déploient en plusieurs étages, d’autres galeries à arcades qu’on appelle S’hin, desservant d’autres pièces. Au dernier niveau, on retrouve généralement un Manzah (pièce réservée à un usage estival pour la fraîcheur qu’elle procure) entouré d’un S’tah (terrasse). Toutes les terrasses communiquent entre elles et profitent d’une vue panoramique sur la mer ; c’est l’espace privilégié des femmes. Durant la guerre de libération, les terrasses de la casbah ont été utilisées pour les déplacements des moudjahidines.
Les palais sont décorés de mosaïques de faïences aux couleurs et dessins savamment agencés, qui ont inspiré, à l’artiste française Catherine Rossi, les vers suivants :

« Feuilles d’acanthe,
Vert émeraude,
Ramages turquoise,
Oiseaux de paradis,
Courbes fines,
Entrelacs avertis,
Au hasard des demeures,
les faïences s’éparpillent,
Fragments d’histoire,
de victoires fragiles,
D’intimités inviolées,
Des douira aux palais
Les faïences s’envolent,
Et se dérobent dans les regrets. »

La beauté des palais qui constituent l’ensemble, attire depuis la période française, de nombreux amateurs d’art mauresque. L’ensemble est classé « monument historique » en 1909, puis patrimoine universel de l’humanité en 1992

Pour conclure, Alger est une ville encore méconnue, mais qui permet à celui qui s’y intéresse de la lire chaque jour un peu plus. Chaque rue, chaque place, chaque bâtiment raconte une histoire humaine qui transparaît dans les styles des édifices et les méandres urbains. Par sa beauté et son originalité, par ses audaces architecturales et ses contrastes, Alger ne cessera de nous charmer. Cette modeste promenade ne peut certainement pas lui rendre totalement justice. Ce n’est qu’une invitation à la découverte du patrimoine d’une ville qui, au-delà de ses blessures contemporaines, ne demande qu’à être aimée.

Auteurs : CHELGHAM Fatima & AOUIDEF Louisa

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