Kaouther Adimi, jeune auteure algérienne diplômée en lettres modernes, vient de recevoir le prix Renaudot des lycéens pour son dernier roman, Nos Richesses.

 

Nos richesses, par Kaouther AdimiUn voyage à travers le temps, à la découverte de l’Alger du siècle dernier, et d’un parcours : celui d’Edmont Charlot. Immersion dans la vie culturelle algéroise, immersion dans le monde de l’édition, mais aussi dans la tragédie de l’Algérie coloniale. Poigne, douceur, légèreté, K. Adimi nous entraîne dans un roman aux registres divers où alternent récit de l’histoire de Ryad, jeune stagiaire rentré de France pour nettoyer la librairie Les Vraies Richesses, journal fictif d’Edmont Charlot, père de la librairie, et un récit qui nous est soufflé à l’oreille à travers une voix, notre voix.

À travers les thèmes abordés, l’auteure nous renvoie au titre : Nos Richesses. L’alternance des narrateurs crée une proximité entre lecteur et personnages ; le « Je »du journal d’E. Charlot devient « Nous » et c’est la voix de tout un peuple qui est élevée pour conter des événements tragiques, pour contrer la fermeture des Vraies Richesses. Histoire, littérature, arts, mais aussi hommages à des figures historiques et littéraires, un roman qui soulève bien des problématiques avant de nous inviter avec toute la tendresse du monde: « Un jour, vous viendrez au 2 bis de la rue Hamani n’est-ce pas ? » Retour sur cette œuvre.

Les Vraies Richesses, berceau de Nos Richesses

C’est au 2 bis de la rue Hamani, ex rue Charras que se déroule l’histoire. Le lieu est une petite librairie créée en 1936 par Edmont Charlot qui a à peine 20 ans. « C’est minuscule : sept mètres sur quatre environ, mais nous y serons bien » nous dira le jeune homme. Librairie « qui [vend] du neuf et de l’ancien, [fait] du prêt d’ouvrages et qui [n’est] pas juste un commerce, mais un lieu de rencontre et de lecture. Un lieu d’amitié ». Librairie qui deviendra siège des éditions Charlot, premières éditions d’A.Camus, mais qui éditeront aussi les plus grands, librairie, galerie d’art et lieu où les gens aiment prendre leur temps.
Le nom de la librairie est un hommage à un roman de Jean Giono, roman dénigrant le faste citadin et célébrant l’humanité et la nature. Dans la ville si conformiste qu’est Alger, la librairie devient un lieu qui célèbre, elle, l’humanité, la culture et l’art et qui nous rappelle quelles sont nos vraies richesses.
Les Vraies Richesses représente un lieu atypique de l’Alger des années 30-60 que l’on découvre à travers le journal d’E. Charlot. Cellule de résistance au régime de Vichy ; maison d’édition de Jules Roy, de Max-Pol Fouchet, mais aussi de Mouloud Feraoun et de Jean Amrouche. La prise de position de son créateur durant la guerre d’Algérie lui vaudra d’être victime de l’OAS en 1961. La librairie incarne ainsi l’allégorie de la culture.

Conflit de générations, conflit d’idées

La librairie est depuis 1998 l’annexe de la bibliothèque centrale d’Alger. Elle a été vendue à un particulier qui en fera un magasin de beignets.
L’auteure explore un trait d’humour d’E. Charlot qui disait à la fin de sa vie : « Si ça se trouve, on vend des beignets aujourd’hui dans ma librairie ! » Et dans l’absurde de la situation, elle nous emporte dans un réalisme qui nous indigne tout au long du roman.
Ryad arrive de Paris avec les clés du local dans sa poche. Il doit tout nettoyer, tout vider, repeindre les murs. Il doit valider son stage pour retourner au plus tôt retrouver Claire, sa bien-aimée. Il ne sait rien de l’histoire de la librairie et, sans états d’âme, commence à vider les étagères.
Ryad est un personnage effacé, il est présenté comme issu d’une génération capitaliste, pressée. En détruisant la librairie, symbole de culture, pour valider son stage, il incarne l’étudiant d’aujourd’hui qui ne pense qu’à sa formation, qu’à son confort. Il va pourtant se heurter au gardien du temple, Abdallah, qui va lui ouvrir les yeux sur l’histoire du lieu.
Abdallah et Ryad apparaissent comme deux personnages opposés, ils partagent pourtant un rapport compliqué aux livres. En effet, Abdallah surprotège les ouvrages de la bibliothèque qu’il dépoussière, classe, étiquette comme des reliques sacrées incarnant le refuge de son veuvage. Au contraire, Ryad est indifférent aux livres, il « ne supporte pas ces mots qui s’agglutinent sur la même ligne ».

La relation entre les deux personnages évolue rapidement, et l’influence d’Abdallah sur Ryad nous pousse à réfléchir sur les relations entre la génération de l’après-guerre d’Algérie et la génération de la décennie noire. Ainsi, à travers les dialogues, on constate que la communication manque, que la discussion se résume parfois à des reproches, à des silences. Discussions sur fond de douleurs non-exprimées qui signent une cassure intergénérationnelle en Algérie.
Ce conflit, K. Adimi l’illustrera plus explicitement par un passage percutant du roman : la rencontre explosive entre des jeunes supporters de l’équipe de foot nationale et un vieil ivrogne. L’ivrogne parle de l’équipe de foot du FLN, il donne des noms, hurle la grande histoire du football algérien, mais personne ne l’écoute, il ne récolte qu’un: «Ta gueule, le vieux!» Un patrimoine qui se perd, des générations qui avancent chacune sur des railles différentes.

Narrateurs, du « Je » au « Nous »

Les narrateurs sont alternés dans le roman. Ils entraînent le lecteur dans un tourbillon d’idées qu’il doit lier. Il devient ainsi un lecteur actif.
En lisant le journal d’E. Charlot, le lecteur assiste, excité, à la naissance des éditions Charlot, à la genèse des nouveaux plans. Il comprend les difficultés du narrateur à trouver du papier, à tenir ses contrats. Grâce à l’emploi du « Je », le lecteur est plongé dans l’intimité intellectuelle du narrateur, dans ses pensées, il éprouve ses échecs, subit ses tristesses et sa colère.
Après chaque passage du journal, chaque nouvelle phase de construction du projet de Charlot, on retrouve l’histoire de Ryad. Le jeune homme qui s’affaire à détruire l’œuvre d’une vie en quelques jours.
L’emploi du « Nous », en revanche, inclut le lecteur dans le roman, en fait un personnage à part entière. Le « Nous » résonne comme une mémoire collective, comme le cri de douleur d’un peuple algérien martyrisé sous une époque coloniale oppressante. Un appel contre l’oubli des tirailleurs algériens de la Seconde Guerre mondiale, contre l’oubli des événements de Mai 1945, de Novembre 1954 ou d’Octobre 1961. Le « Nous » survit pour conter l’histoire de Ryad, pour conter la douleur d’Abdallah. Nous devenons ainsi des personnages omniprésents, des voyeurs, des survivants de l’histoire.
K. Adimi, en combinant le « Je » au « Nous », s’éloigne de la traditionnelle opposition Nous – Ils. On est ainsi algérien quelle que soit notre origine, et on découvre la vie algéroise du siècle dernier des deux côtés de la barrière ethnique.
À travers un roman à mi-chemin entre fiction et réalité, K. Adimi rend hommage à un homme de lettres et de culture, Edmont Charlot, homme dont la générosité et l’amour du partage ont traversé les âges pour nous léguer un lieu unique en son genre, au cœur d’une ville culte. L’auteure rend également hommage aux grands écrivains qui hantent les pages du roman et au peuple dont la voix s’élève comme une sentence.
Oui, un jour, nous viendrons au 2 bis de la rue Hamani !

Auteur: Djouher Mezdad

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