« Un pays sans artistes est un pays mort » disait-il, mais combien sont, d’entre nous, ceux encore capables de se souvenir d’eux, les artistes qui ont forgé l’identité culturelle algérienne, ceux qui nous rendent vivant ? M’hamed Issiakhem est de ces êtres là, hors catégorie, inclassables. Un artiste de la première heure, un éveilleur des consciences, un homme engagé, et certainement l’une des figures de proue d’une génération qui a entonné les balbutiements de l’identité algérienne. Artiste meurtrit, compagnon de route de Kateb Yacine, créateur de génie. Nous reviendrons sur son parcours et son œuvre, et tenterons de restituer sa mémoire au panthéon des figures communes collectives algériennes.

Le parcours : De l’Œil de lynx meurtrit au premier Simba D’Or

M’hamed Issiakhem naquit le 17 juin 1928, au nord d’Azzfoun en Kabylie, et grandit à Relizane. Son père est un riche propriétaire de bains maures, notable de la ville, militant nationaliste, et trésorier de la médersa locale.

Après 15 ans d’un prélude sans remous, l’incident géniteur survient le 27 juillet 1943. Alors qu’il manipule une grenade volée d’un camp américain avec des amis, elle explose tuant sur le coup deux de ses sœurs, ainsi qu’un neveu, et blessant d’autres membres de la famille. Il s’en sort, mais y laisse un bras et des orteils. C’est alors un jeune garçon meurtri dans sa chaire, – qui peint en convalescence sous les conseils d’une infirmière- mais aussi anéanti dans l’âme par le rejet de sa mère et son refus de le revoir.

Il quitte alors en 1947 le foyer familial pour rejoindre la capitale, suit des cours d’enluminure et de miniature, avant de rejoindre l’école des beaux-arts où il étudie sous les pinceaux de Mohamed Racim, aux côtés d’une génération d’artistes qui signent la volonté de rupture avec l’art de l’indigénat au quels ils sont cantonnés. Il rejoint ensuite l’école des beaux-arts de Paris entre 1955 et 1958, où il côtoie alors le gratin intellectuel et artistique parisien, aux côtés de Kateb Yacine, avec qui il se lie d’amitié dès 1951, et qui l’affuble du surnom d’ «Œil de Lynx », pour sa perspicacité et ses analyses très pointues.

La renommée, il y accède grâce à son engagement dès 1957, suite à une série d’œuvres dénonçant les exactions de l’occupation française, dont les célèbres : « Alger 1960 », « La cave », ou encore un portrait de Djamila Bouhired. Il vit par la suite en République Démocratique D’Allemagne et y expose en 1959. Il rejoint par la suite la Casa Velasquez, dont il est pensionnaire jusqu’en 1962, date à laquelle il rentre enfin à Alger au côté de Kateb.

S’en suit une riche vie artistique et culturelle : Il collabore jusqu’en 1964 au journal Alger-Républicain puis devient : membre fondateur de l’Union nationale des arts plastiques. Il enseigne alors à l’Ecole nationale des Beaux-Arts d’Alger en 1964, avant d’être nommé, en 1966, directeur à l’Ecole des Beaux-Arts d’Oran.

Membre du groupe des 35, il expose ses œuvres partout dans le monde, réalise de timbres-postaux et des billets de banque et participe à la réalisation des fresques du musée central de l’Armée. En outre, il illustre le roman Nedjma de Kateb Yacine en 1967, et assure les décors des films La voie de Mohamed Slim Ryad et Novembre de Damerdji en 1968 et 1971.
Il épouse en 1971 Nadia Chelliout -Deux garçons, Younès et M’hamed, naîtront de cette union-. IL séjournera par la suite successivement à Moscou en 1972 et au Vietnam en 1977.

Son immense œuvre, qui compte quelques 500 œuvres, conservées au musée Zabana d’Oran, et en grande partie dans des collections privées, et chez ses proches amis, est primée plusieurs fois. Il reçoit le prix de la Casa Velasquez en 1958, la médaille d’or à la Foire internationale d’Alger en 1973, ou encore la consécration du première Simba d’or de la peinture décernée par l’UNESCO en 1980 à Rome, ainsi que la médaille du Vatican en 1982 et la médaille de Dimitro à Sofia en 1983.

vIl meurt à Alger dans la nuit du 1er décembre 1985, suite à une lutte acharnée contre le cancer. Il dessinait jusqu’à sa dernière heure. Les hommages à sa mort sont nombreux, notamment à Relizane.

L’œuvre : La vérité par-delà la réalité

M’hamed Issiakhem était un «dessinateur prodigue» qui excellait dans l’art de la miniature, de la céramique, de la peinture et de la gravure. Puis, au fur et mesure de l’avancement de sa trajectoire artistique, il émerge comme un portraitiste de talent. Il avait une conception très sociale de l’art, qu’il considère comme un outil d’émancipation du peuple, une révolution libératrice. Cela se traduit dans son œuvre qui puise son essence dans le réalisme socialiste. Il s’attribue alors un rôle essentiellement social et éducatif, celui de donner accès à l’art, et celui de l’engagement dans le contexte colonial.
On le décrit comme un homme paradoxal, sensible et terriblement intelligent, altruiste, et qui se soucie profondément de l’autre. Mais aussi un être énigmatique, «à la fois violent, revendicateur, contestataire, victime, imposant, à la limite de la tyrannie», un corps amputé et un esprit mutilé, toujours à fleur de peau.

On serait tenté de résumer son œuvre par ses propres mots : «Si ce n’est mes visages, ma peinture est abstraite». En effet, il est à mi-chemin entre l’abstrait, et le figuratif, privilégiant les visages comme vecteur des nombreux messages qu’il délivre tout au long de sa carrière.

Le thème récurrent dans son œuvre demeure les femmes algériennes, qui incarnent tout à tour des dimensions culturelles, historiques, et personnelles, ainsi qu’un cheminement dans une quête d’identité collective autant qu’individuelle. Ce sont le plus souvent des mères, avec leurs enfants au bras, comme on peut le voir dans « La femme comblée » (1970) ou des femmes seules, au fort caractère ethnique, tel que «Chaouia» (1966), «Targuia» (1971), voir des portraits des différentes femmes qu’il côtoie, ainsi que celui intitulé « La Folle », en référence à la mère de Kateb Yacine. Il peindra plusieurs fois au-dessus des textes de ce dernier, et lui reprendra différents symboles et références, cherchant à restitué la vérité algérienne, par-delà les réalités des multiples visages qu’il peint.

L’œuvre d’Issiakhem ne cherche pas à cacher le traumatisme de l’artiste, il reprend sans cesse le thème « mère-fils ». Cette mère, mainte fois peinte, une femme aux robes richement colorées, une plaie béante qui saigne dans nombres de ses œuvres, nourrissant des personnages aussi énigmatiques qu’émouvants, des visages qui résument aussi bien la dignité et la résistance, que l’immense souffrance et la douleur devenue palpable.

On retrouve cette touche profondément sensible, dans les derniers autoportraits de l’artiste, qu’il réalise au fil de sa cure de chimiothérapie. On y passe de l’homme fier et sombre, à la main fantomatique, inexistante, mais qui semble, plaquée sur la toile, tendue vers le spectateur, à une figure moins reconnaissable, chétive, dont ne subsiste que ce regard aussi impuissant qu’héroïque.

Nous sommes tous quelque part enfants de la déflagration de 1943, celle qui a mis au monde Issiakhem l’Artiste, qui a participé à la fondation de l’identité artistique algérienne. Un homme révolté, sans concession, violemment sincère, un génie créateur, un peintre de talent, un dessinateur reconnu, qui a œuvré au long de sa vie à façonner notre paysage culturel. Figure de proue de toute une génération d’artistes émérites, il nous est nécessaire de cultiver leur héritage, les terres déjà labourées, terreau au combien nécessaire à la croissance de l’art algérien.

Auteur: M’hamed Belbouab

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