Du bout de mon aiguille, j’espère avoir libéré ces femmes aux traits familiers d’une double domination masculine et coloniale.

Mauresque rhabilléeLes cartes postales de l’ère coloniales françaises qui montraient des femmes indigènes les seins nus, dans des positions lascives, ont émergé à la fin du XIXe siècle et ont atteint leur pic de popularité dans les années 30, quand l’Empire colonial français était à son apogée. Or, dans les sociétés Nord-africaines, les femmes ne s’exhibaient pas, et les citadines ne sortaient dans l’espace public que couvertes d’un voile. Les mises en scène de ces photographies sortent tout droit de l’imaginaire orientaliste d’hommes européens, qui appliquèrent dans toutes les colonies un style de photographie alors populaire en France qui s’appelait « pornographie », et qui mettait en scène des prostituées nues ou peu vêtues et se vendaient sous le manteau.

Malgré le savoir qu’ils ont acquis sur les populations des territoires conquis, les Européens ont créé une mythologie qui s’est étendue dans tout le monde occidental et qui a marqué la façon dont on pense certaines régions du monde jusqu’à aujourd’hui. Pour les Européens, les femmes nord-africaines étaient mystérieuses. Dans leurs fantasmes, elles étaient enfermées par des hommes brutaux et arriérés et attendaient, lubriques, allongées lascivement dans leurs intérieurs enfumés, et habillées de tissus légers qui laissaient entrevoir leurs charmes, que l’homme européen les délivrent.

Les femmes qui posaient pour les photographes européens n’avaient aucun contrôle sur leur propre représentation. Le manque de naturel de leur pause, leur expression pensive ou gênée et la mise en scène forcée des décors les montrent dans une posture vulnérable, offertes à la vue du spectateur.

À la fin du XIXe siècle, un autre style de cartes postales émerge en Europe : les cartes postales brodées. D’abord, des motifs floraux étaient brodés sur des cartes envoyées à des êtres chers, puis le style évolua pour montrer les costumes et les traditions de différentes régions. Cette technique devint très populaire pendant le XXe siècle en Espagne où des danseuses de flamenco étaient photographiées ou dessinées puis embellies de fils et de tissus qui donnait vie à leurs atours.

Dans mon œuvre « Mauresque rhabillée », j’ai utilisé cette technique de cartes postales brodées pour couvrir ces femmes dénudées et restaurer l’image que j’imagine être celle qu’elles auraient préféré montrer d’elles-mêmes. Ainsi vêtues de leurs tenues traditionnelles, elles profitent d’une distance avec le spectateur, qui restaure leur dignité et rééquilibre la relation de pouvoir à l’initiative de ces images. Le choix de fils et des motifs focalise l’attention sur la richesse et la diversité culturelle des tenues traditionnelles de ces Algériennes.
Le titre de l’œuvre, « Mauresque rhabillée », fait référence au terme générique que les photographes utilisaient pour décrire ces femmes. Elles étaient tantôt « belle kabyle », « femme Ouled Nail » mais le plus souvent « jolie mauresque », anonyme sans nom, ni histoire. Le mot mauresque est depuis associé à l’image de jeunes algériennes, tunisiennes ou marocaines dénudées sur de vielles photographies en noir et blanc.

Du bout de mon aiguille, j’espère avoir libéré ces femmes aux traits familiers d’une double domination masculine et coloniale.

Auteur: Nada Diane Fridi

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