Village kabyle de Guinzet,
ancien cimetière et pressoir à huile.

« Chaque colline porte un village et chaque village est un monde. Un sol bourré de valeurs, de traditions, de saints lieux, d’honneur ombrageux, de folles légendes et de dures réalités » Mouloud Mammeri

Comme toute autre société traditionnelle, la société kabyle est caractérisée par un ensemble de valeurs socioculturelles et régie par des codes spécifiques qui déterminent l’habiter de l’individu. Elle s’organise en cercles concentriques où la famille constitue le noyau initial. Elle n’était pas constituée uniquement d’un seul couple et de ses enfants, mais elle s’élargit et rassemble toute la lignée. De ce fait, plusieurs générations se regroupent dans AXXAM (la maison) sous l’autorité d’un seul chef (le membre le plus âgé et le plus sage). Un ensemble d’IXXAMEN, liés par une descendance commune, forme AXAROUB (le sous-quartier). Plusieurs IXARBEN donnent naissance à ADHRUM (le quartier). THADARTH (le village) est né par le regroupement d’IDHARMEN, il est géré par un LAMIN (le maire) choisi parmi les TAMEN (représentants des quartiers) qui composent le comité du village ; plusieurs THUDAR se rassemblent en AARCH (tribu).

Pour des raisons morphologiques, climatiques et sécuritaires, tous les villages kabyles sont implantés sur des collines ou des crêtes. D’une forme allongée ou circulaire et sans aucun rempart, ils tournent le dos à l’extérieur formant ainsi une forteresse inaccessible aux ennemis.

Composés d’un tissu dense, ces villages s’organisent le long d’AVRID AMOKRANE, voie principale, de largeur suffisante pour le passage de deux mulets chargés, qui relie les différents IDHARMEN (pluriel d’ADHROUM qui signifie quartier). De cet axe, démarrent plusieurs ruelles (Izarven) qui mènent vers les habitations. Tout comme le SOUQ (le marché), lieu d’échange économique, ou la TADJEMAAT (la placette) lieu d’échange social, ces dernières sont aussi des éléments structurants et fondateurs de la société et de la culture kabyle.

Le noyau essentiel d’organisation de cet espace villageois est l’HARA, une unité socio-spatiale composée d’un ensemble de maisons qui s’organisent autour d’une cour « AMRAH » et partagent un même accès, couvert, appelé ASKIF. Ce lieu, où des banquettes sont aménagées, est considéré comme un lieu de transition entre l’intérieur et l’extérieur.

La maison abrite à la fois les humains et les animaux. Spatialement, elle est divisée en trois entités répondant chacune à une fonction spécifique.Ainsi, le rez-de-chaussée, occupé par THAQAAT, est la pièce principale et la mieux éclairée.

Cette dernière constitue l’espace des humains où se rassemble toute la famille autour du KANOUN et où se déroulent les activités journalières. Elle comporte AZETTA (le métier à tisser), EDDOUKANE (les placards) et IKOUFENE (les jarres).

En contrebas, suivant la pente du terrain, se trouve ADAYNIN, l’étable, tout près de la porte d’entrée, réservé aux animaux. Il représente un tiers de la maison et sa partie la plus sombre. Au-dessus, il y a THAARICHTH, une sorte de soupente qui sert de dépôt des récoltes et des provisions de toute nature et parfois d’un lieu de sommeil aux enfants. Quand ces derniers se marient, on leurs construit une nouvelle maison à côté de celle des parents.

« Tout peuple qui a produit une architecture a dégagé ses lignes préférées qui lui sont aussi spécifiques que sa langue, son costume ou son folklore »
Hassan FATHY

En plus du rapport architecture / nature, il existe le rapport homme / culture qui fait de la maison un ensemble de symboliques, de présentations et croyances sociales et surtout sa conception du monde. Chaque élément, chaque geste a une signification particulière ; entre autres, la structure ne sert pas uniquement à porter le toit, mais elle évoque le rôle du maître et de la maîtresse de maison. C’est ainsi que la poutre maîtresse « ASSALAS ALEMMAS » est identifiée au protecteur de l’honneur familial, donc à l’homme, elle est soutenue par THIGJDITH, le pilier principal, qui symbolise la femme, dépositaire de l’honneur et préservatrice des biens.

L’unique porte qui donne accès à l’intérieur, qui est une porte à deux vantaux en bois, doit rester toujours ouverte laissant pénétrer la lumière du jour et la prospérité. La façade principale est orientée vers l’est ; c’est pour cela que la porte d’entrée est appelée la porte de l’est. Le foyer se trouve au nord, l’étable au sud et le mur de métier à tisser à l’ouest.

Comme à la casbah, les murs extérieurs sont austères. La décoration, qui se réduit à des figures et des motifs géométriques, et concerne uniquement les portes, les fenêtres et les murs intérieurs.
Les procédures de réalisations sont basées initialement sur le savoir-faire local et l’utilisation des matériaux ramassés sur place. Les murs porteurs sont construits en pierres extraites des carrières les plus proches, et taillées in situ par les maçons selon le besoin afin de garantir l’alignement des murs, elles sont liées par un mortier d’argile. La toiture est en charpente en deux versants recouverts de tuiles fabriquées localement. Elle est posée sur les murs pignons et portée sur trois poutres en bois : une poutre centrale : ASSALAS ALEMAS et deux poutres latérales : ISULAS IDERFIYEN.

Ce modèle de maison monocellulaire a réussi à résister aux siècles en subissant aucune transformation jusqu’à la deuxième moitié du siècle précédent. En cette période, elle commence à évoluer et à connaître les premières mutations qui résident dans l’ajout d’un étage supplémentaire abritant deux chambres auxquelles on accède par un escalier, et l’introduction de nouveaux matériaux tels que le béton et l’acier.
Aujourd’hui, avec la modernisation de la société et l’évolution du mode de vie en Kabylie, tout ce patrimoine est, malheureusement, en voie de disparition. Toutes les magnifiques maisons en parfaite harmonie avec leur environnement sont remplacées par de nouvelles constructions d’un style importé.

Abandonnées ou effondrées, les rares maisons qui ont résisté au temps risquent de disparaître à jamais, emportant avec elles une partie de la mémoire de toute une communauté et un témoin du génie de tout un peuple, c’est pourquoi leur sauvegarde est la responsabilité de tout un chacun.

Auteur : Aldjia Djaileb

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