tahar djaout

Romancier, poète et chroniqueur, Tahar Djaout s’est révélé être un auteur polymorphe au talent exceptionnel que la mort a fauché trop tôt. C’est à travers sa prose poétique et une légèreté enfantine que nous découvrirons dans son roman, Les Chercheurs d’Os, une Algérie postcoloniale déroutante.

 

Au titre simpliste mais pas moins intrigant, à mi-chemin entre roman d’apprentissage et psychologique, cette œuvre est imprégnée d’une naïveté flottante qui met pourtant l’accent sur des points socio-économiques majeurs de l’Algérie nouvellement indépendante.
A travers cette analyse, nous déterminerons comment T. Djaout a traité du thème de ce numéro d’Ineffable en le détournant : Quel avenir pour les os des âmes tombées au maquis?

1- Décors, voyage et altérité :

Le narrateur nous fait découvrir son village, berceau de son enfance et de son adolescence. Symbole d’une quiétude enfantine mais aussi d’une vie dure et difficile. Les habitudes des villageois sont codifiées mais seront bientôt troublées par l’arrivée de l’autre, de l’étranger. Première confrontation avec l’inconnu pour le narrateur : d’abord l’enchantement de la modernité, puis la désillusion. L’armée pousse le grand frère à rejoindre le front, à aller au maquis rejoindre les combattants.

Ils ont réussi ! Joies, fêtes, danses ; plus de retenue. « Puis on s’était arrêté un moment, exténué de danses, de veilles et de palabres ronflantes et on avait pensé à ceux qui n’étaient plus ». Et on allait les déterrer pour les ramener au repos éternel qu’ils méritaient, chez eux.

Le narrateur est investi d’une mission sacrée, il devra rapporter les os du grand frère tombé sous les balles sur la terre qu’il a défendue corps et âme.
Le voyage est d’abord synonyme de découvertes. Le narrateur n’avait jusqu’alors jamais franchi les limites de son village et traverse l’Algérie avec son compagnon, Rabah Ouali. Il découvre la mer, les villes, les rites d’ailleurs. Pourtant, une certaine indécence plane. Les joies de la vie ici-bas ne seraient-elles pas réservées aux mécréants ? Le peuple béni de Dieu y aurait-il droit aussi ?

Plus tard, le voyage ressenti comme particulièrement pénible par le narrateur devient spirituel ponctué de questionnements introspectifs voire existentiels : Qui est l’autre et qui suis-je face à lui ? Pourquoi déranger mon frère dans son sommeil, lui qui a toujours eu soif d’ailleurs ? Dieu est-il vraiment juste ?

2- Les personnages :

Nous parlerons de trois personnages récurrents du roman, à savoir le narrateur, son grand frère et Rabah Ouali, le compagnon de voyage.

Le narrateur s’impose d’emblée comme le personnage principal du roman. C’est à travers lui que l’on découvre l’histoire. De part ses opinions d’enfant, sa crédulité, son incompréhension du monde qui l’entoure mais aussi et surtout, sa naïveté qui soulève les paradoxes d’une société contradictoire. Le récit est emprunt d’un univers onirique, de chaleur assommante et de souvenirs frivoles. On partage donc les émois de cet inconnu qui est tour à tour adolescent puis enfant, détaillant son voyage ou ses souvenirs et qui revêt parfaitement le rôle de narrateur-personnage.

L’utilisation du présent confère un certain rythme au récit. Parfois associée à de longues descriptions, elle allonge le temps de la narration et reconstitue la lenteur du village. D’autres fois, elle se veut brève et courte, révélant la hâte du narrateur. Le présent est également utilisé pour raconter les souvenirs. En effet, le narrateur est projeté dans son passé d’un chapitre à l’autre. T. Djaout joue ainsi sur les époques, et fait voyager son lecteur dans le temps.

Les prénoms du narrateur et de son grand-frère sont inconnus au lecteur. Par cet anonymat, T. Djaout désigne tous les chercheurs d’os – référence au titre également- et tous les morts au maquis enterrés dans des sépultures d’infortune. En dépit de l’absence de noms, l’auteur emporte son lecteur dans un voyage : le mettant dans la confidence par l’usage du « je » et installant une connivence entre lui et le narrateur par l’emploi de nombreuses questions rhétoriques et en s’adressant directement à lui.
Rabah Ouali est d’abord présenté comme un homme d’un certain âge et jovial. Dépeint grossièrement, il accompagne le narrateur dans sa quête et le guide sur son chemin. De ce personnage, le lecteur ne retiendra sans doute que sa tirade finale, tirade dans laquelle il personnifie la mort et la redéfinit.

3- La satire, autrement :

Les registres utilisés dans le roman s’intriquent et se complètent lui conférant un univers particulier. En effet, le lyrisme est retrouvé à travers le style d’écriture de T. Djaout ; l’emploi de métaphores « Les rayons valsent sur la mer », « la nuit vit encore plus intensément que le jour »…etc. mais aussi l’appel aux sens : « (…) serrer côte à côte tant de couleurs emmêlées, tant d’odeurs vierges et poisseuses, tant de menus cris qui tissent l’air comme une toile d’araignée traversée de faisceaux lumineux » permettent au lecteur de se projeter dans l’univers du narrateur. De plus, les émotions prédominent dans le texte, avec l’expression de l’enthousiasme du narrateur, de ses déceptions et de ses craintes. Le lyrisme confirme la dextérité de l’auteur, celle-ci lui permet de traiter de sujets graves avec poésie inégalée.

La personnification de la mort dans la tirade finale de Rabah Ouali est également troublante. Elle pousse le lecteur à redéfinir la mort et à repenser le voyage final : La faucheuse ne serait-elle qu’un émissaire de Dieu comme un autre ?

Par ailleurs, le registre épique est mis en avant-plan avec la quête sacrée et la dimension divine qui embaume l’atmosphère du livre : légendes de saints, transes et chants, rites sacrés. Mais aussi avec le frère qui incarne le parfait héros épique se distinguant du reste des villageois et libérant le pays du joug colonialiste. Le sacrifice, la bravoure et le courage sont les valeurs qui vont le pousser à incarner un « géant dans la forêt » dans l‘imaginaire du petit frère.

Pourtant, malgré ces deux registres dominants, nous notons l’ironie de l’auteur qui soulève à travers les yeux de l’adolescent les contradictions sévissant dans la société postcoloniale. Ce dernier devient le porte-parole de T. Djaout qui s’exprime avec une clairvoyance remarquable. En effet, malgré le nouveau régime indépendant, les inégalités sont toujours aussi creusées entre citadins et villageois. La bourgeoisie montante s’enrichit sans scrupules et l’ascension sociale n’est pas basée sur le mérite mais sur la ruse. Pire, certaines valeurs s’effritent et la société se disloque : « Depuis que nous sommes devenus souverains (…). Elles (les personnes) ont cessé de se rendre visite entre elles, de se prêter le moindre ustensile ménager (…). Maintenant, au contraire, c’est l’arrogance, la provocation».

Des allégories symbolisent également la condition sociale. La bouffe, d’abord, qui représente la préoccupation majeure de tous : « Le sujet préféré et inépuisable des habitants de ce pays c’est la bouffe ». Mais aussi la chaleur qui incarne le poids des responsabilités, d’abord des responsabilités pesant sur le grand frère puis la chaleur assommant le narrateur durant son voyage.

Un paradoxe tout aussi frappant est soulevé, et qui est surement le centre de toute la problématique du roman : pourquoi perturber le repos d’une âme et profaner sa sépulture pour enterrer ses os plus profondément ? Cette question trouve une réponse à la fin du roman.

En usant de légèreté et de poésie, on décèle une volonté particulière de T. Djaout de pousser le lecteur à un questionnement philosophique : quel avenir pour les restes du passé ? Peut-on faire le deuil sans matérialiser l’absence de l’être aimé par une sépulture ? Qui suis-je et quel est mon rapport à l’autre ? Parallèlement à sa satire de l’avidité et de l’hypocrisie, l’auteur n’omet pas de parler de partage et de fraternité. Valeurs nobles qui ont motivé les sacrifiés de l’Histoire dont l’écrivain fait partie.

Auteur : Djouher MEZDAD

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