Une valorisation concrète du dialogue interculturel et une avancée significative vers le multiculturalisme en Algérie viennent de s’illustrer, à travers la décision de l’institution publique «Palais des Raïs» d’adopter un événement dédié à la musique Métal et à sa communauté. Cette dernière est comptée parmi les plus marginalisées par la société algérienne.

Le Bastion 23 a vu naître, le 24 février dernier, un événement tout aussi inédit pour la scène musicale algérienne, qu’enrichissant pour son paysage culturel : Metalgeria.
Lors de sa première édition, Metalgeria parvient à réunir plus de 700 participants de différentes générations. Donnant l’espace et la parole à la communauté Métal, visiblement considérable et diversifiée, il lui permet de s’exprimer aussi ouvertement que sa culture le lui dicte.
L’événement a été entamé par un débat intergénérationnel, donnant libre cours aux échanges positifs et offrant l’occasion aux passionnés de la culture Métal de discuter de ses différents aspects.
Posant leurs questions et exposant leurs idées, majoritairement axées sur l’avenir de cette culture musicale en Algérie ; ils aspirent à la faire renaître de ses cendres.
Sous le slogan « METAL FOR ALL » (Métal pour tous), la terrasse du «Palais des Rais» englobe des centaines de Metalheads, leur offrant un concert en plein air, animé par des groupes locaux dont JUGULATOR, DUSK et l’artiste DANNY CROSS représentant son groupe SYNOPSIE. Ceux-ci ont réussi, à tout point de vue, à faire voyager leur public à travers son univers musical préféré.
Des cris de joie et de liberté se sont élevés au Bastion 23. Des danses et des styles vestimentaires enluminant une passion et une culture ont,

le temps d’une journée, embelli le paysage public. Cela démontre bien la détermination de la jeunesse à défendre ses idées et à imposer sa philosophie, même si cette dernière incarne l’écart par rapport à la norme.
C’est ce que nous a confirmé Zakaria Brahami, représentant et fondateur de l’organisation MAYHEM CORP et membre organisateur de l’événement, lors d’un échange qui nous a réunis à cette occasion :

Comment décririez-vous l’événement Metalgeria ?

Metalgeria est le projet de « renouveler la scène Metal en Algérie » et cela se fera à travers des évènements trimestriels où l’on essaiera d’aborder différentes thématiques liées au Metal, mais aussi de soutenir la production locale en faisant tourner le maximum de groupes lors de nos évènements, il y a énormément de potentiel et un public affamé de METAL !
Evidemment, Metalgeria ne se résume pas qu’à la musique, c’est une multitude d’activités. Lors de cette première édition, nous avons organisé une projection débat et un marché d’accessoires et T-shirts. Lors des prochaines éditions, nous allons développer de nouvelles activités, on ne peut rien dévoiler pour l’instant, mais nous pouvons déjà annoncer que ça sera consacré à tous les fans du Metal, qu’ils soient professionnels, passionnés, musiciens, artisans, etc…

En organisant un événement d’une telle ampleur, vous rendez formellement hommage à la communauté métal. Pourquoi spécialement cette dernière ?

Il faut savoir que dans le cadre de ma profession et de mes recherches académiques, vu que je suis activiste culturel et chercheur en politiques culturelles, je m’intéresse beaucoup

à la scène underground, il est vrai que nous avons organisé de nombreux concerts de nombreux styles auparavant, mais je garde la musique Metal dans mon cœur. C’est probablement la communauté la plus marginalisée, je vis dans une génération qui ne connaît pas la même dynamique culturelle qu’avant 2006, ce temps où il y avait un concert Metal chaque semaine, de ce fait, j’éprouve un véritable besoin de consacrer du temps pour promouvoir et soutenir cette cause, qui est de faire revivre le Metal en Algérie.

Quel est le but derrière votre choix d’une institution publique (Bastion 23) pour abriter cet événement ?

Nous avons choisi l’institution publique « Palais des Rais » pour différentes raisons. Déjà parce que, symboliquement, c’est un monument historique et il était important pour nous de marquer notre première édition avec une telle symbolique, d’autant plus que ça coïncidait avec la journée nationale de la casbah, et donc, le fait de mettre en valeur l’idée de diversité culturelle dans un monument historique et en une célébration symbolique pour la culture de notre pays, c’est l’une des raisons qui nous ont poussés à choisir ce lieu.
D’autant plus que nous rencontrons des difficultés à trouver des salles qui acceptent l’organisation d’un concert Metal, heureusement pour nous, le Palais des Rais – derrière la direction de Boualem Belachheb – est une institution qui soutient la diversité culturelle et la culture de manière générale, ils consacrent beaucoup d’efforts et d’énergie pour donner des alternatives aux jeunes, aux associations, aux collectifs indépendants.
Quand on les a approchés avec ce projet, ils l’ont tout de suite approuvé et ont accepté de collaborer avec nous, logistiquement et administrativement.

Nous imaginons que le thème de la sécurité était au cœur de la discussion lors de l’organisation de votre événement. L’accueil de 700 personnes vous a-t-il compliqué la tâche d’assurer la sécurité et le bon déroulement de Metalgeria ?

Il est vrai que ce volet (La sécurité) a pris de la place lors de nos réunions de coordination. Nous avons consacré du temps pour l’étudier et chercher les bons profils pour nous aider dans la sécurité, parce qu’il faut savoir que c’est un évènement non-lucratif, ce qui fait que les agents que nous avons recrutés ont travaillé bénévolement.
Pour notre part, nous n’avons signalé aucun incident, tout s’est très bien déroulé, même si nous avons noté quelques vols survenus en plein concert, malheureusement, nous n’avons pas pu identifier les voleurs, ça reste notre seule faille. Mais on a convenu de dire que c’était normal que cela se produise avec 700 participants, c’est quand même énorme quand on y réfléchit bien et qu’on prend en considération l’espace de la terrasse du Palais des Rais.
Bien que nous comptons accueillir plus de monde lors de la deuxième édition, nous sommes en train de chercher comment développer le volet sécurité et éviter que les vols ne se reproduisent.

« METAL POUR TOUS », un slogan concis et significatif, illustrant le thème de cette première édition. Voulez-vous laisser entendre à travers celui-là que l’événement cible un public au-delà de la communauté Metal ?

Cette première édition se caractérise avant tout par son côté « Communication » Même si les participants de cet évènement ne se limitent qu’à 700, le public visé est bien plus large, voire même tous les Algériens.
Nous pouvons prétendre que notre but initial a été atteint, nous avons créé un buzz énorme, l’évènement a créé une polémique sur les réseaux sociaux, c’était notre intention dès le départ de nous faire entendre, aucun changement ne survient silencieusement.
Une grande partie des Algériens se sont exprimés sur les réseaux sociaux, des gens qui soutiennent notre liberté et la diversité culturelle, d’autres qui ont des préjugés et qui censurent notre liberté au nom de la religion musulmane. Il est évident que ces derniers sont les personnes auxquelles nous seront confrontés à débattre pendant encore beaucoup de temps, car le Metal est une musique et rien qu’une musique ; même si nous ne sommes pas obligés de nous justifier, il reste important de combattre les préjugés. L’histoire culturelle de l’Algérie et l’histoire de sa musique nous montre qu’il existe des non-musulmans qui ont changé l’Andalou algérien, des chanteurs Châabi qui ont fait l’éloge de l’alcool, des chanteurs contemporains qui expriment l’amour, des rappeurs militants politiques, des groupes de Metal qui rendent hommage aux martyres de la guerre d’indépendance, etc… La diversité culturelle est bien présente dans ce pays,

ce n’est ni une question religieuse ni une question politique, c’est vraiment une cause socio-culturelle et le Metal en fait partie en devenant aujourd’hui l’un des acteurs de ce changement socio-culturel.

Selon un grand nombre de fans, cet événement fut une grande réussite. Est-ce que les buts fixés pour Metalgeria ont été concrétisés ?

Oui, nous avons atteint la majorité de nos objectifs, si ce n’est la totalité. Le Metal, aujourd’hui, est au centre des discussions dans la société, beaucoup de groupes nous ont exprimé leur intention de reprendre la musique et de vouloir composer des albums, des fans sont venus pour la première fois et nous ont aussi exprimé leur bonheur d’avoir vécu un tel moment. Nous avons aussi eu des félicitations et des encouragements de la part de haut-cadres dans l’administration publique (Que ce soit dans le secteur culturel ou autre) mais aussi un soutien incroyable auprès de la famille médiatique qui a cru à notre cause depuis le début et qui continue de nous soutenir même après l’évènement.
Il va y avoir de nouveaux objectifs dans la deuxième édition, nous ferons notre maximum pour les réaliser!

Nous entendons parler, sans cesse, d’une deuxième édition de Metalgeria. Pourriez-vous nous donner davantage de précisions ?

Rien de concret pour l’instant. Nous savons juste que nous ferons notre maximum pour le faire en Juin, la date exacte et le lieu ne sont pas encore définis, mais nous pouvons déjà annoncer que ce sera une multitude de nouvelles activités qui concernent toute la communauté Metal.

La critique est aisée, mais l’art est difficile. Que répondez-vous aux commentaires non-constructifs et aux jugements défavorables concernant l’événement Metalgeria ?
Le peuple algérien est un ensemble d’éternels critiques, nous savons très bien que beaucoup de nos concitoyens sont des critiques sportifs, des critiques religieux, des critiques culinaires, artistiques, et même politiques ! Il faudra probablement que des sociologues nous expliquent ce phénomène assez inédit. Mais si j’ai un message à transmettre, c’est que la liberté nous concerne tous, qu’elle soit sociétale, politique ou artistique, c’est une affaire de tous ; un peuple qui ne lutte pas meurt, mais un peuple qui s’auto-divise mourra ! Il nous faut rester unifiés, que l’on puisse nous accepter mutuellement parce que nous vivons dans les mêmes circonstances avec souvent les mêmes rêves et difficultés, il est important que chacun soutienne la liberté de l’autre pour que l’on puisse surmonter nos difficultés communes ensemble.
En attendant la deuxième édition de METALGERIA, qui ne fera qu’amplifier les échos de tolérance et de diversité culturelle qu’il tente de faire entendre, les passionnés de Métal demeurent fiers de nous avoir transmis leur message : Ce qui diffère de nous, loin de nous léser, il nous enrichit.

Auteur : Cherifi Fatma

© Younes Sari
© Younes Sari

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