Elle me prend par son chant vers des aires où le bonheur semble existant, même éphémère, elle m’emmène avec le son de sa guitare, dans des parties en moi que je croyais illusoires. Elle me chante comme ça me chante, comme personne depuis mon enfance n’a su chanter mon innocence.

Le son de son rire comme le son du navire au départ d’un être cher, on n’a jamais envie qu’il s’éloigne du clair. La voix de sa voix atteint le cœur de ton cœur, le silence de ses notes raisonne plus fort que l’hymne de rigueur. Le noir ébène de ses cheveux illumine la scène, et chaque mot sur ses lèvres s’adresse à ma chair, à ma peau, mes blessures, et mes peines.

Elle pria ce « Raoui » qu’il lui parle et qu’il narre, comme à des enfants, les contes de fées tous les soirs, à chacun comme chacune, sa propre histoire, les sultans et leurs gloires et les pauvres dérisoires. Qu’il lui fasse traverser le temps, vers l’un de ces moments où le bien était bon et le mal était mal. Avant que ce dernier mena le bal, dupa le premier, l’évinça de sa morale, le porta sur son dos comme l’aurait fait son cheval. Et à ses derniers soupirs, sa vergogne colossale, le mal porta le bien le divulguant faible, il l’exposa au monde dans la citadelle. Les gens le voyant ainsi, avec leurs âmes machinales, ont cessé d’aimer ce vertueux affable et le bien n’a pu se défendre de sa petite voix qui râle. Il était moribond, son espoir était pâle, il mourra malheureux, vilipendé, coupable. Et par une simple croyance, trancha le tribunal, que le bien était mal et au mal est égal, que le bien était mort et le mal se régale. Et depuis cette croyance qui semblait monumentale, personne n’a jamais su qui était vrai et qui porta le voile, et personne n’a douté si le monde était dual, ou si entre le un et le deux, il n’y avait que ce val, qu’elle séparait de loin la mer et le sable, comme la raison folle sépare le digne du sale, sauf une tendre chanson, « le bien et le mal ». Et elle changea de ton, et parla aux gens, qui ne lui importaient point, mais la heurtaient souvent, comme des chiens qui aboient et elle passa pourtant, que chacun a sa vie et le vivre ça s’apprend « ya 9albi jorhek tal »

Puis vient la percussion et les larmes du fond, laissez-la pleurer elle a tant fait semblant, elle a tant fait la forte, elle a tant joué grand, elle a tant dit des choses que personne ne comprend. Elle a tant porté ce sourire qui confond, la joie en dehors et le malheur des tréfonds. Qu’il est beau ce visage et ce rire éloquent, les yeux qui savent dire, les mineurs du violon, et les cordes qui respirent, dans ce monde suffoquant, « Khalouni »

Elle déteste son cœur, qu’il est bête ce maudit, il a savouré le fruit de l’arbre interdit, il a choisi la terre et quitta le paradis. Elle décida d’aimer un coureur érudit, qui la hanta lui seul, un amour inédit, « ghir nta li saken 9albi », mais elle souhaita qu’il meure de souffrance et qu’il se dise, pauvre moi comme elle, à vivre ce mépris, « nekrah el 9alb li yhabek ».
La nostalgie rentre et tout le monde l’applaudit, les jours où les bonheurs étaient grands et les villages tout petits, les cœurs étaient en chair et les amours forts bâtis, les maisons en pierres et les généreux radis, où le feu était lumière, mais elle a soudainement grandi. Son grand-père est mort et elle lui chante « dar djeddi », en voyant ce monde comme il a prédit, les grandes villes sans valeurs et les bonheurs sont craints, les cœurs devenus en pierres et en grêle les câlins. Les amourettes denrées aux enchères et l’amour un jeu malin. Le feu brûle les radis, les rendant radins, personne ne reconnaît personne et chaque souvenir s’éteint.

Aujourd’hui elle parle seule et son bon sens certain, que le train a emmené sur son bord, sur ces rails un matin, le secret des bon temps et les guides du chemin, et les rires d’enfants et le voisinage lointain.
Et depuis que je l’écoute je me demande si, elle s’adressait à moi et connaissait ma vie, n’aurai-je pas été ce rossignol qui n’a jamais su volé. Elle dira qu’il y a pire, que ce n’est qu’un volet, de cette chance incomprise et ces destinées violées, « hakda wela ktar ». Ne pleure pas, ne crains rien, même si personne ne te l’a dit, lâche tes larmes et viens, car même moi, je me pose parfois cette philosophie brutale du fameux pourquoi, pourquoi on est en vie, si on l’est toutefois. Mais qu’on devrait se lever si c’était bien le cas, on devrait vivre pour dire et écrire, faire entendre aux sourds nos éclats de rire, épuiser la plume comme les matinées d’hiver épuisent amoureusement la brume.
Et partout où elle va, l’Algérie s’apprend, et partout où elle est reprise, jamais on ne reprend, la rigueur de son chant, et ses dires si profonds, Souad Massi, l’art au féminin, l’art en grand.

Auteur: Sabrina BOUKHORSSA

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