Rachel ou Rakhil? Je ne pouvais pas prononcer le nom de ce roman correctement, qui parle de ma ville, de ma « Annaba », ma douce ville natale, pour découvrir Sidi Brahim, Place d’Armes, Ras El Hamra, Oued Ed Dheb. Oui , je dois bien prononcer le nom de cette belle Juive qui habitait un quartier qu’on appelait quartier de Carthage, Rachel ou « Rr’akhil »:ou je dois rouler le « r » et bien soupirer mon « kh » arabe pour que cette fille de joie puisse enfin sortir de sa tombe dans le cimetière « Gibenet Lihoud »..

Isabelle Eberhardt , écrivaine, habillée en homme, se fait appeler si Mahmoud, cette Suisse de naissance, de parents russes, devenue Française Musulmane après avoir épousé un Français musulman, est une Algérienne de cœur. Elle vient habiter ma ville en 1897, et elle erre dans les collines d’une ville que je ne connaissais pas encore, elle va jusqu’au cimetière juif contempler une pierre tombale qui porte le nom d’une Juive : Rakhil.
Isabelle, une aventurière qui découvre mon Algérie, d’Annaba à Aîn Sefra ; une écrivaine passionnée et reporter de guerre. Dans ce premier roman qu’elle commence en 1898 à Annaba, Isabelle me dessine Annaba, elle me conte un passé que j’ignore, m’ouvrant les portes d’une famille beldi, sous sa cape invisible, elle m’a permis d’entrer jusqu’à dans la chambre d’une fille de joie, d’admirer la beauté de cette Juive, jeune charmeuse.
J’étais assise dans un coin, je ne lisais plus un livre, mais j’écoutais un conte jusqu’à le voir, l’histoire de l’enfance misérable de Rakhil m’a rappelé celle de Cosette chez les Thénardier, si Cosette a été sauvée par Jean Valjean, les Thénardier de Rakhil, Mordokheï le Juif et sa femme Stitra, l’ont poussé dès ses treize ans à se prostituer, qui pourra résister la beauté de cette dernière?! Personne, elle est devenue, la fille de joie la plus enviée, la plus rêvée.

Ce livre m’a beaucoup touché, il me redessine ma ville, ainsi je ne pourrai que sourire à chaque fois que je passerai à côté de la Place d’Armes, je penserai à Rakhil prenant le même chemin pour rencontrer le jeune Mahmoud, ce Beldi rebelle issu d’une famille de Tolba musulmans, il n’avait d’autre ligne de conduite que de se donner entièrement au plaisir, il ne se donnait jamais à aucune femme corps et âme.
A aucune femme, pas même à Rakhil, ainsi, elle devient son amante jusqu’à ce qu’il parte ailleurs chercher de nouvelles voluptés, Rakhil tomba dans la mélancolie.

J’arrive à sentir les odeurs de la cuisine entretenue par Lalla Djenete, j’arrive à entendre Chélabia, femme de Belkacem le frère de Mahmoud discutant avec Baya, la femme de Mahmoud. Je me vois en une petite Maure leur servant le café, écoutant Chélabia dénoncer la trahison de Mahmoud envers Baya, celle-ci renvoya Chélabia de sa propre chambre, en menaçant :
_ « j’aime mieux que Si Mahmoud sorte commettre du haram au-dehors que de savoir qu’il en commet un bien plus terrible ici même, sous le toit de son père. »
Ainsi, j’ai pu voir le visage si bien décrit de Chélabia scandaleuse est la nouvelle : Baya sait aussi que son mari est l’amant de Chélabia, sa belle-sœur.
A travers ce roman la question de la condition féminine est posée, cette claustration féminine fut étudiée par Isabelle, elle écrit : « cette division de la vie familiale en deux parties nettement distinctes, celles des hommes et celles des femmes, et qui caractérise actuellement la vie musulmane, a été attribuée bien à tort au Coran et à sa doctrine…ce n’est qu’une question de mœurs, de bienséance et non de religion »
Elle étudie les conséquences de cette expulsion féminine de la vie publique, créant ce qu’elle décrit : « … un abîme entre les sexes, un antagonisme sourd, fait d’une part d’oppression plus ou moins despotique selon le degré de développement de l’homme, et de l’autre d’intrigues perpétuelles…( qui) ont rarement pour but l’adultère, la plupart du temps, il s’agit de petites questions d’amour-propre, d’ambition et surtout de l’espionnage de la vie des hommes en dehors. »
Je fais cette analyse sans cacher mon « Je », ma subjectivité, mon moi ; ils sont très présents, je m’entremets dans les lignes, dans les paysages, parce que je n’ai jamais vu ma ville Annaba, aussi vivante dans un texte, certes, j’ai lu des textes descriptifs, mais l’âme y manquait : c’étaient des textes souffrants, agonisant, qui n’étaient pas « moi ».
Le roman fut délicieux parce que je connais les lieux, il ne s’agissait plus d’un roman qui décrit une terre qui m’est inconnue, mais un roman qui décrit des chemins que j’ai parcouru, des places publiques que j’ai traversé, je les retrouve grâce à Isabelle dans un autre temps, mais aussi vibrants qu’aujourd’hui. Retrouver sidi Brahim, Ras el hamra, et les Oulia el salhin, retrouver ma ville dans un texte vibrant, c’est une reconnaissance historique de l’existence de ma ville, de mon existence.

« Rakhil »; ce roman qui traite de la condition féminine, des juifs d’Algérie, l’extase des sens et sa poursuite qui amène à l’abîme comme tout excès; est un roman inachevé, une note à la fin du roman en italique joint le mot « Fin »:
« La suite se trouve dans le cahier bleu »
En lisant une courte biographie d’Isabelle Eberhardt, j’ai su qu’elle a succombé dans une inondation à Aîn Sefra, à l’âge de 27 ans; et ce cahier l’a-t-on trouvé? Non, il semble être perdu dans l’inondation.
Isabelle? Rakhil? Annaba ? C’est un roman, je dirais mieux, c’est une cape invisible comme celle d’Harry Potter, je vous invite tous à la porter. Je ne vous ai pas tout dévoilé, à vous de faire ce voyage.
Le roman, certes, est inachevé, mais pourquoi serait-il?!
J’ai lu ce livre jusqu’à l’aube, à la fin, la petite note ne m’a pas beaucoup attristée parce que, ce cahier bleu, je l’ai, vous l’avez tous.
A travers ce texte littéraire, je retrouve mon « je », je me reconnais, je vois ma ville devant une glace, la littérature est son miroir, si vous voulez qu’on puisse continuer le roman, le voyage, je vous lance l’appel à vous, artistes révolutionnaires ! : lisez, écrivez des slams, des poésies, des nouvelles, des pièces théâtrales, des récits, des romans, parce que le cahier bleu, c’est nous, à nous la suite, jeunesse !

Auteur : Soraya

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