De passage à Paris, j’ai été recueilli par Lola Khalfa. Une semaine passée à flâner et converser avec elle m’a permis de faire un brin connaissance de la personne, découvrir l’artiste et un peu plus tard son œuvre. Quelque difficile qu’il soit de distinguer en elle l’artiste de la personne, traiter ces deux aspects séparément reste le meilleur moyen d’appréhender le personnage en entier.

Besma ou la personne :

Djemila Besma Khalfa est née en 1987 à Annaba. Elle coule ses premières années d’enfance au moment où l’Algérie sombre dans l’affreuse période de terrorisme qui sévira jusqu’à la fin des années 1990. C’est au sein d’une famille instruite et progressiste que Besma grandit et reçoit l’éducation d’une mère institutrice et d’un père sculpteur qui encourageaient ses talents en dépit de l’obscurantisme qui accablait la société à cette époque. En plus d’une vocation, Besma hérite de ses parents un esprit de résistance et de ténacité face à toute épreuve. Après l’obtention de son baccalauréat, Besma entame des études supérieures en informatique (infographie et web design) qui lui ouvrent la porte au monde de la photo.

Besma se répète à volonté car jamais un prénom ne va aussi bien à son porteur. Ce n’est pas seulement parce qu’elle en découvre un des plus radieux quand sa bouche se fend blanche sur son visage joliment mat ; mais c’est toute sa philosophie de vie qui s’articule autour de pensées capables de ramener le sourire même sur les plus graves des mines. Optimisme, générosité et modération sont les trois branches de sa sainte trinité à Besma. Nourrie aux principes d’amour, de tolérance et de paix des maîtres soufis, elle a contracté la phobie des extrêmes et s’impose en devoir de trouver un juste milieu partout où sa curiosité la mène. Quand il s’agit de donner ses précieux conseils, sa modération laisse place à la prodigalité. Au jamais content que je suis, elle ne cesse de répéter qu’il ne sert à rien d’être trop exigeant envers soi ; et pour remédier à ma misanthropie naissante, sa prescription est de savoir m’enrichir en bonnes amitiés pour me rendre les jours plus heureux. De la positivité, elle en dégage si généreusement que ses cactus poussent à l’ombre. Malgré le voisinage du crématorium et des pompes funèbres, jamais un vent de morosité ne pénètre son appartement à Chelles.

Lola, l’artiste et l’œuvre.

C’est souvent l’artiste qui fait la personne. Toutefois, l’inverse peut parfois être vrai, comme dans le cas de Lola Khalfa pour qui l’expression artistique n’est que l’extériorisation de sa beauté intérieure et l’extension de sa grandeur d’âme vers le domaine de la création. Dans des natures pareilles, la vocation artistique germe de plusieurs graines ; Lola aurait pu être chanteuse, danseuse ou même s’essayer à l’écriture. Le choix de la photographie comme unique moyen d’expression artistique se justifie par la volonté de s’extraire aux feux des projecteurs et pouvoir offrir le spectacle tout en étant spectatrice.

Sa production artistique compte des clichés pour la plupart en noir et blanc et d’autres en couleurs. Elle les accroche dans des galeries d’exposition un peu partout dans le monde ; de l’Algérie vers la France en faisant un détour sur le Mali et Cuba, et quelques escales en Allemagne ou en Tunisie. L’œuvre est d’autant plus diverse et variée que toute tentative de classification est vouée à l’échec. D’une série à l’autre, Lola joue à explorer différents genres, parfois même, les entremêler dans un style constamment débridé mais bien défini. Si d’aucuns s’entendent à souligner le caractère social et documentaire de son travail, la photographie de rue, le portrait et le paysage y sont facilement visibles même à l’œil le moins expérimenté.

Ses premiers reportages datent de 2011. Elle les réalise durant un séjour au sud de l’Algérie. Théâtre de Venelles est une collection de photos prises sur des enfants et des vieux rencontrés dans les ruelles du centre-ville  d’El Oued. Deux tranches d’âges différentes de laissés-pour-compte qui partagent la même désolation face à la misère et à l’appauvrissement qu’ils essaient de narguer par le jeu. Ghardaïa est le compte rendu d’une même  réalité sociale qu’à El Oued, dans une ville pourtant au commerce florissant de produits artisanaux. Dans Ghardaïa, Lola a su se servir des couleurs, en l’occurrence l’ocre rougeoyant des murs, pour traduire le bouillonnement d’une ville et de ses habitants. La veine documentaire et sociale continue à l’inspirer dans Under the Bridge, récit émouvant d’une communauté de réfugiés maliens qui parviennent à arracher le sourire à leur quotidien amer sous un pont traversé par des gens indifférents. Un vieux couple dont l’amour résiste à l’effet du temps, à l’image de leur maison en pierre qui tient debout au milieu d’un désert caillouteux ; tel est le sujet d’Amour Passion. C’est sur cette série qu’elle a réussi le plus à établir le lien tant chéri pour elle entre les présences humaines et l’environnement de ses photos.

2012 est l’année d’un premier projet artistique : Anticonventionnel. Une suite de murs fissurés, de façades délabrées et de poteaux déglingués ; autant de supports sur lesquels le mariage du passé et du présent s’effectue, une façon de signifier l’union de toutes les composantes opposées de la société. De cette union naitra une nouvelle mode « anticonventionnelle » qui corrigera « le conventionnalisme d’une société qui se veut anarchiquement moderne ». S’ensuit Poussière au cours de la même année. Approche photographique du thème purement métaphysique du corps et de l’âme. On y voit l’âme se détacher en poudre blanche d’un corps de danseur en mouvement. Ephémère donne à réfléchir sur le temps pris à une échelle infinitésimale. Lola brouille les dimensions du temps et de l’espace jusqu’à ne plus savoir sur laquelle les sujets évoluent. Tout cela est fait avec une haute maîtrise de la technique de superposition et la création d’une esthétique du rêve qu’on retrouvera plus tard dans Intimes, Chrysalides et Dégoûtage. Fantasmas, la série réalisée à Cuba rassemble tous les éléments stylistiques que Lola a déployé auparavant. Pour Houra, elle fait appel à son amie chanteuse Sacha Carmen qu’elle photographie en train d’exécuter des figures de danses lubriques. Avec ce projet, elle signe une première œuvre essentiellement féministe. Sur Impressions Défragmentées, Lola efface l’élément humain ou du moins en garde un spectre ou une silhouette pour nous livrer le spectacle de lieux oniriques situés aux confins du réel.

A seulement trente ans, Lola Khalfa a réussi à forger son propre style, ce qui fait d’elle une artiste prolifique et largement reconnue. Ces débuts assez prometteurs n’ont rien de surprenant quand on imagine les ambitions artistiques de Lola et tout ce qui lui reste à vivre d’une carrière qui s’annonce déjà trop longue.

Auteur: Nassim Zerka

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