Centre Cívic Ateneu Fort Pienc, Barcelone
Vernissage : 5 Avril 2018, 19h
Exposition: 6 – 26 Abril 2018
Artistes participants :

BCN – Violeta Ospina, Bárbara Sánchez Barroso et Anna López Luna.
TNS – Nourhene Ghazel, Slim Gomri et Manel Romdhani.
ALG – Lyes Karbouai ‘LMNT’, Houssem Mokeddem et Mounir Gouri.

L’artiste Anne Murray (www.annemurrayartist.com)
interviewe le commissaire de l’exposition Résidences de Création BCN>TNS>ALG 2016-2017 à Barcelone, Xavier de Luca (www.jiser.org).

Vivant à Barcelone et visitant l’Algérie en tant qu’artiste, j’apprécie particulièrement les échanges qui se développent entre la Catalogne et la région du Maghreb. J’ai été témoin du travail d’artistes et de commissaires émergents qui croient en quelque chose au-delà de leur propre travail ainsi que de l’importance de former un réseau d’échanges pour subjuguer les préjugés, élever l’esprit communautaire et prôner la différence, célébrant l’unique et l’unité à travers les cultures dans ces deux régions.
JISER Reflexions Mediterrànies, une organisation développée en partie avec l’esprit visionnaire de Xavier de Luca, a récemment organisé une exposition d’un projet de résidence d’artistes d’envergure, réalisé l’année précédente. L’exposition fut un événement culminant après une série de manifestations artistiques dans chacune des trois villes membres du projet de résidence : Barcelone, Tunis et Alger (Résidences de Création BCN>TNS>ALG).
Trois artistes de chaque ville ont été sélectionnés à travers un appel ouvert pour passer plusieurs semaines dans l’une des villes membres avec les autres participants. 9 artistes ont été sélectionnés au total, répartis en groupes de trois, un de chaque nationalité, pour vivre et créer ensemble dans l’une des trois villes, échangeant idées et cultures, tout en développant des projets individuels.
La résidence d’artiste est une expérience particulière, vivre avec quelqu’un qui vous est inconnu, qui parle une langue différente et qui vient d’une culture différente est une expérience à la fois passionnante et stimulante, inspirante et transformatrice. Les risques que l’on prend pour la vie privée, l’intimité, et la vulnérabilité sont nombreux et c’est justement ce mélange de hasard et de risque qui brasse les efforts artistiques les plus intéressants.
Le processus de sélection est de loin le plus difficile pour un commissaire qui souhaite non seulement voir les artistes avoir un échange intellectuel intéressant et dynamique, mais aussi une amitié et une inspiration artistique durables, qui se poursuivra pendant des années bien au-delà du projet initial.

L’artiste Mounir Gouri, https://gouri-mounir01.jimdo.com, instagram @gourimounir, m’a envoyé ses commentaires sur la préparation du projet,

“Il y a un an, j’ai postulé à l’appel à la participation pour les Résidences de Création BCN>TNS>ALG. On m’a demandé de participer à celle d’Alger et j’ai accepté.
Les premières semaines, j’ai réfléchi au projet que je pourrais développer en pensant au contexte de la résidence avec deux autres artistes étrangères et le lien entre les trois pays qui est la Méditerranée. J’ai eu l’idée de travailler avec des couturiers sur des assiettes en céramique reprenant les traces des frontières sur un objet quotidien.”
Le projet Mounir Gouri associe une série d’assiettes qu’il réalisa avec un céramiste, il coud physiquement les lignes des routes à travers les frontières dans chaque assiette, la dernière assiette de la série est physiquement brisée, signant ainsi en quelque sorte le besoin de repenser ces routes construites et les limites qui nous sont imposées dans les temps contemporains.

Routes Cousues, installation de Mounir Gouri, crédit photo Anne Murray

On peut voir des échos de son travail dans l’œuvre de l’artiste tunisienne Manel Romdhani, dont les œuvres prennent aussi la forme de cartes, mais ses cartes sont enroulées autour d’un ballon de football ou pesées sur une balance sous une loupe. On ne peut savoir à quel point ces artistes se sont influencés les uns les autres durant leur séjour, mais des liens se sont sans doute tissés, garce aux efforts du commissaire, Xavier de Luca, et nourris par l’expérience intime que l’on vit, les discussions et l’échange d’idées entre les artistes.

Sans Titre de Manel Romdhani, crédit photo Anne Murray

Certes, les résultats ne sont qu’un début de recherches supplémentaires qui dévoilent déjà des notions intéressantes et évocatrices, comme le suggère la série de Gouri, un arrangement puissant de routes parcourues par de nombreuses personnes dans diverses circonstances, parfois insurmontable, à travers le monde.
الطريق مخيطة (route cousue) est le titre de la série qui évoque non seulement la couture des routes, mais aussi la réparation de la chair, une intervention chirurgicale fixée sur les blessures de la société contemporaine par des migrations forcées et des restrictions de voyage, objectifs non atteints. Tout comme l’artiste américaine, Seren Morey, dont le travail incorpore la couture de la toile à travers les blessures ouvertes, nous voyons la destruction et la forge des chemins, une boussole importante de notre temps pour être présents et actifs dans leur construction.

L’artiste algérien, Houssem Mokeddem, joue lui aussi avec ces idées dans le travail qu’il a créé à la suite de sa résidence, Mosaïque Solidaire, une grande installation au sol composée de « calligraffiti » et de photos de visages d’artistes algériens. L’œuvre forme un échiquier, représentant le jeu ouvert que les officiels jouent en permettant ou bloquant le mouvement des artistes algériens à travers les frontières, empêchant ou épousant les échanges dans un dialogue politique et social.

Mosaïque solidaire, Installation de Houssem Mokeddem, crédit photo Anne Murray

Lyes Karbouai, https://www.facebook.com/elfarlmnt/, Instagram- @lmnt1, @grafiklmnt,
Un artiste algérien également connu sous le nom LMNT, explique comment ses réflexions ont changé après son expérience de résidence.
“Je dirais que le coté quête de Liberté Chronique des Catalans te fait ouvrir de plus en plus les yeux envers notre quotidien en Algérie, et te penche vers une réflexion plus profonde que celle que tu avais avant de mettre les pieds à Barcelone.”

Visiblement, Lyes a été affecté par la résidence et l›opportunité de consacrer du temps dans la réflexion pendant son séjour à Barcelone. Son projet est interprété sous forme de collages graphiques sans titre, incorporant une calligraphie stylisée et des portraits émotionnels de villageois dans des endroits inconnus.

Sans titres, photocollages de Lyes Karbouai, crédit photo Anne Murray

Après avoir visité l›exposition, Résidences de Création BCN> TNS> ALG, j’ai mené cette interview avec le commissaire, Xavier de Luca, pour en savoir plus sur la conception et la réalisation d›un projet qui a inspiré un travail aussi captivant et stimulant. J’espère que cela inspirera d’autres artistes algériens à participer à la prochaine série de résidences, dont l›appel ouvert débutera en Septembre 2018.

AM: Xavier, Pourriez-vous nous parler d’abord de votre expérience en tant que commissaire et de ce qui vous a inspiré pour créer JISER Reflexions Mediterrànies?

XL: Je suis historien de l’art et photographe de formation, je me suis intéressé très tôt à la conception de projets d’exposition, que ce soit personnels, ou celle d’autrui, à travers mon expérience professionnelle qui est partagée entre JISER et la Fundació Suñol à Barcelone.
La création de JISER est issue d’un séjour de quatre mois que j’ai eu la chance de faire en Tunisie en 2004. Il s’agissait de mon premier contact avec le Maghreb, et cette expérience a été le point de départ de beaucoup d’échanges et de projets avec un large groupe d’amies et amis tunisiens et espagnols. Comme résultat, on a décidé de lancer ce projet associatif en 2005 et travailler ensemble pour changer les dynamiques du domaine artistique et culturel dans ces pays, et ceux de toute la région Méditerranéenne.

AM: Depuis cette première idée, vous avez créé de nombreux projets avec Jiser. Pourriez-vous nous expliquer comment cette exposition s’inscrit dans le contexte des précédents événements et projets de Jiser?

XL: Cette exposition est la dernière étape du programme de Résidences de Création BCN>TNS>ALG, qui s’est déployé tout au long d’un an et demi entres les trois villes (septembre 2016 – avril 2018).
Le projet de résidence de JISER a commencé en 2010, il est né d’une manière très organique, puisqu’il répondait à des besoins qu’on avait repérés depuis 2004 avec la création de l’association entre Tunis et Barcelone. Notre volonté depuis le départ était d’assurer la durabilité du projet dans le temps, que ce projet puisse avoir un impact non seulement sur l’artiste, mais aussi sur le contexte culturel de la ville d’accueil.
Durant ces quatre premières années (2010-2014) nous avons organisé une (01) résidence par an entre Tunis et Barcelone, ce qui a permis à quatre artistes de développer un projet pendant trois mois dans la ville hôte.
Après une évaluation, on a rajouté la ville d’Alger à ce projet, ville qui est devenue très proche pour nous à partir de 2012, lorsque l’on s’est engagé dans l’organisation du projet DJART’14 (https://www.youtube.com/watch?v=F0Bod1eay4E) avec la plateforme Trans-Cultural Dialogues.
On estimait très nécessaire de relier ces trois villes, de créer ces liens pour donner des possibilités réelles d’échange aux créateurs, afin de débloquer certaines peurs et barrières existantes.

AM: Y a-t-il un aspect de votre expérience personnelle en tant que jeune commissaire qui vous a particulièrement inspiré à créer une résidence comme celle-ci pour les jeunes artistes et comment cela a-t-il influencé la direction du projet?

XL: Bien sûr, ce format de résidences répond, d’un côté, aux besoins de la communauté artistique dans la région et, de l’autre, au background des membres de l’association. D’après nos propres expériences, on est certains que les échanges qui se produisent dans un cadre qui soit bien ciblé, seront durables et vont consolider les parcours formatifs et professionnels des jeunes artistes.

AM: Quels étaient vos objectifs en général pour la séquence des résidences ? Quels pays avez-vous visité ? Et que pouvez-vous nous dire sur le regroupement des trois artistes dans chaque cadre ?

XL: La résidence n’est pas conçue juste comme un séjour de production, d’exposition ou de vente d’œuvres créées par ces artistes. Ce que l’on voulait avec ce projet, c’est que les artistes participants en retirent des éléments qui marqueront leurs démarches futures. Grâce à cette expérience, ils vont apprendre à mieux connaître des contextes culturels différents des leurs. Ça va permettre de lutter contre des préjugés potentiels par une plus grande prise de conscience, et encourager l’échange tant au niveau culturel, intellectuel, et même géographique.

L’élément différenciateur de cette résidence est la prise de conscience de l’autre, ce qui va certainement favoriser de nouvelles collaborations avec des vraies logiques de partage et des prises de décisions en commun.

AM: Comment l’exposition que vous avez eu à la Swab Art Fair de Barcelone diffère-t-elle de l’exposition actuelle au centre civique de Fort Pienc, Résidences de Création BCN> TNS> ALG? Y a-t-il eu une série d’expositions qui ont mené à celle-ci ?

XL: Notre participation à la Swab Barcelona Art Fair a eu lieu dans un cadre complètement différent de celui de cette expo-ci. Depuis 2016, Swab nous permet de montrer les projets de JISER dans un stand réduit, et bénéficier d’une visibilité majeure auprès du grand public pendant trois jours.

En même temps, cette foire nous permet de regrouper, à travers le commissariat d’un programme spécifique, les espaces et les projets indépendants basés dans la région méditerranéenne, comme a été le cas en 2016 avec Focus Maghreb, et en 2017 avec Focus Mediterrània.

Avec cette collaboration, on a eu la possibilité de donner une large visibilité à des projets et des artistes algériens à Barcelone pour la première fois. Ce sont les cas du Box24, avec Hicham Belhamiti, Atef Berrejdem et Sadek Rahim, les projets DJART’14 et el Medreb, organisés par Trans-Cultural Dialogues, et aussi du Collective 220.

AM: Diriez-vous qu’il y a un thème à cette exposition ? Ou que vous pouvez voir quelques thèmes qui ont émergé dans le contexte de l’interaction des artistes qui ont vécu ensemble et qui exposent ensemble après la résidence ?

XL: Cette exposition finale, comme chaque expo qu’on organise à la fin d’une étape de résidence, n’est pas basée sur une thématique précise, puisque les œuvres réalisées par les artistes ne sont pas forcément sur la même longueur d’onde. Dans tous les cas, on identifie des préoccupations communes des artistes résidants dans cette édition : les résistances face à la situation actuelle (économique, sociale, politique…), la récupération de la mémoire collective, les interdictions de mouvement dans la région, la lutte de la femme pour l’égalité des genres, entre autres.

AM: Comment pensez-vous que ce projet influencera ou prendra racine dans la scène artistique algérienne? Y aura-t-il des effets de rebond ?

XL: L’environnement artistique est très actif dans les dernières années, et nous avons eu la chance de travailler depuis 2012 pour l’organisation de DJART’14, qui a supposé un grand effort de connaissance des projets existants sur le terrain et une coordination gigantesque.

Toute cette expérience nous a confirmé nos envies d’élargir les résidences de JISER et inclure Alger dans les villes participantes. Le but et d’ouvrir des nouvelles possibilités d’échanges pour les jeunes artistes algériens, des nouvelles connexions avec leurs voisins tunisiens et aussi espagnols. Je pense qu’il s’agit d’un pari à long terme, même si les effets de rebond sont déjà visibles : collaborations stables avec les collectifs, associations et artistes locaux et un réseau qui offre plus de possibilités d’échanges avec les réalités artistiques des trois villes participantes.

AM: Que pourriez-vous nous dire spécifiquement sur les artistes algériens de l’exposition? Comment ont-ils été sélectionnés et qu’ont-ils apporté au contexte du projet en lien avec l’Algérie ?

XL: Les trois artistes algériens qui ont participé à ces résidences : Lyes Karbouai ‘LMNT’, Houssem Mokeddem et Mounir Gouri, ont su profiter de la résidence pour développer leurs capacités, travailler en groupe avec les deux autres résidents et avancer sur leurs projets personnels.

Même si les résidences de JISER s’appellent Résidences de Création BCN>TNS>ALG, il faut tenir compte que nous acceptons des dossiers de candidature d’artistes provenant de toutes les villes Algérienne. Le meilleur exemple de ceci est le choix final des artistes algériens, qui viennent de Souk Ahras, Blida et Annaba.

Commissaire Xavier de Luca à l’exposition Résidences de Création BCN>TNS>ALG 2016-2017 à Barcelone, crédit photo Anne Murray

AM: Que pourriez-vous nous dire sur l›exposition et la résidence en Algérie?

XL: La collaboration avec le Box24 pour l’hébergement des artistes et la coordination de la résidence sur place était excellente. Le travail de Walid Aidoud, ainsi que tout le groupe autour du Box24 ont assuré et renforcé les possibilités de ce projet, grâce à leur longue expérience et sensibilité envers ce genre de programmes d’échange.

Également, je voudrais souligner la collaboration avec Wassyla Tamzali et Les Ateliers Sauvages, qui ont fait confiance à notre projet depuis le début et ont accueilli l’exposition finale de la résidence dans leur espace à Didouche Mourad.

Pour finir, je voudrais remercier tous ceux qui ont fait confiance à ce projet. C’est le cas de l’Institut Ramon Llull, la Fundació Han Nefkens, Hangar et le Centre Cívic Ateneu Fort Pienc, basés à Barcelone et le BAC Art Center et Villa Caelestis, à Tunis. Ainsi, la plateforme Kibrit, dont JISER a fait partie tout au long de 2017, qui a reçu le soutien du SouthMed CV et l’ALF.

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