Le système scolaire de l’Algérie coloniale est passé par plusieurs phases et a connu de multiples reformes. Les premières années de la colonisation ont été marquées par une volonté de déracinement des Algériens de leur culture amazigho-arabo-musulmane par l’éradication d’une grande partie du système d’enseignement traditionnel composé essentiellement de Zaouïas, Medersas, et d’écoles coraniques, et par la réservation de l’enseignement uniquement aux colons. Puis, dans un but de calmer l’hostilité de la population, de former une main-d’œuvre indigène qualifiée pour répondre aux grands besoins des colonisateurs et servir d’intermédiaires entre pouvoir colonial et société dominée, l’administration française a mis en place, en plus des écoles françaises pour les Européens, des écoles arabes-françaises destinées aux indigènes.

A partir des années 1880, cette scolarisation mixte commença à disparaitre progressivement. Dans les années qui suivirent, de multiples décrets étendirent l’application des lois scolaires de Ferry en Algérie.
Pendant des années, la Kabylie a fait l’objet d’une importante politique de scolarisation, et de nombreuses écoles rurales, laïques et religieuses (Peres blancs) ont été fondées et ont contribué à l’instruction d’un nombre considérable d’enfants kabyles.

À Fort National (l’actuel Larbaa Nath Irathen) chef-lieu de la commune mixte du même nom, une école, d’une architecture remarquable, a formé et marqué à jamais plusieurs générations de l’avant et l’après indépendance. Ce n’est pas dans cette école que j’ai fait mes cours primaires, mais elle ne peut me laisser indifférente en la voyant chaque jour en allant au travail.
L’école est construite en 1950 sur le terrain des anciens Ateliers du Génie Militaire, dans le cadre du projet de restructuration des parcelles des Ateliers du Génie. Elle accueillait les enfants de colons, ainsi que quelques ce qu’ils appelaient « indigènes », elle fut une école élémentaire puis complémentaire en ajoutant des classes de collège.

Après l’indépendance, elle devint « L’école de garçons de Fort National » puis sbaptisée, à partir des années 80, « Amari Messaouda » au nom d’une femme martyre (chahida) de la région. Cet établissement a connu le passage de plusieurs instituteurs et directeurs, français et algériens, mais celui qui a marqué les esprits n’est autre que légendaire écrivain algérien Mouloud Feraoun.

Instituteur, directeur, et écrivain…
Cet écrivain-instituteur d’expression française dont le vrai nom est Mouloud Ath Chabane, est l’un des grandes figures de la littérature maghrébine. Il est né le 8 mars 1913 à Tizi Hibel. Il fit ses premiers pas non loin de son village à l’école primaire de Taourit Moussa, et poursuis ses études au collège de Tizi Ouzou où il décroche son brevet d’enseignement moyen et secondaire, synonyme d’une possibilité d’accès à la fac. C’est en 1932, que Mouloud Feraoun met pour la première fois ses pieds à la prestigieuse École Normale Supérieure de Bouzaréa, d’où il sort instituteur en 1935, L’année 1946 marque son retour à son village natal où il exerça le métier de professeur jusqu’à 1952, à l’école de Taourirt Moussa avant qu’il devienne directeur des cours complémentaires de Fort National, où il est élu également conseiller municipal.

Il reste à Fort National jusqu’à sa nomination à la direction de l’école de Nador au Clos-Salembier à Alger en 1957. Trois ans plus tard, l’instituteur du bled devient inspecteur des centres sociaux éducatifs à Château Royal (Ben Aknoun), là où il fut lâchement assassiné, le 15 mars 1962, avec cinq autres responsables par l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS).

Instituteur, fervent militant de la connaissance et pour l’enseignement des masses, Mouloud Feraoun s’est fait une carrière dans l’écriture, il publia « le fils de pauvre » en 1950, un roman qu’il avait entamé en 1930. À travers ce premier ouvrage, il devient le premier non-européen à recevoir le prix littéraire de la ville d’Alger.

D’autres publications, romans, articles et publications scolaires, apparaissent dans les années qui suivent. Quelques-uns ont été écrits lors de la période qu’il a passée à la tête de l’école de Fort National, qui a été mentionnée maintes fois dans son « JOURNAL » ainsi que dans le recueil de sa correspondance, publié sous-titre « Lettres à ses amis ».

Une petite école, une architecture remarquable :
Cette école était initialement composée de deux bâtiments dont le principal est aligné sur la rue DJOUADI Abderrahmane (appelée « la rue d’en bas » par les habitants de Larbaa). D’environ 24 m de long et de 11 m de large, il abrite le hall d’entrée, les logements de fonction et l’ensemble des bureaux, dont celui de Mouloud Feraoun, qui préserve son aménagement d’antan. Perpendiculairement, s’élève en deux niveaux le deuxième bâtiment qui comporte quatre salles de classe. Ils se distinguent par leurs toits à croupe (à quatre versants) en ardoise grise.

Quelques années après son inauguration, un autre bâtiment est construit en continuité avec le second formant un ensemble implanté en gradin suivant la direction de la pente du terrain. Cette troisième bâtisse agrandit l’école de deux salles de classe supplémentaires au rez-de-chaussée et la dote d’une cantine au sous-sol. Cette dernière sera remplacée par une médiathèque lors de l’extension de la capacité d’accueil de l’établissement, par l’ajout, dans les années 1970, d’un quatrième bâtiment (35m x 10m) de trois niveaux. Indépendant de l’ensemble initial, il est occupé par des salles de classe et de réfectoire.

Ces deux extensions sont couvertes d’une toiture à deux pans en tuile rouge. L’accès aux classes se fait depuis la cour pour les niveaux inférieurs et par des coursives pour les étages supérieurs.
De point de langage architectural, la façade principale est la plus riche, elle est par une symétrie parfaite, dont l’axe est marqué par grand corps saillant comprenant des extensions de bureaux de part et d’autre et un porche d’entrée arqué, surmontée d’un auvent à double pente, son soubassement traité d’un revêtement en pierres. Cet avant corps qui procure à l’édifice un aspect de petit monument est bordé de part et d’autre des bandeaux composés d’une succession de longues fenêtres verticales.
Quant aux façades latérales, par lesquelles on devine les classes, elles sont percées dans toutes leurs surfaces de succession de hautes fenêtres surmontées d’impostes pour un meilleur éclairage aux salles de classe.
La façade de la médiathèque se distingue par des fenêtres rectangulaires contenues dans des arcs en plein-cintre.
Petite, certes, mais l’école de Fort National est perçu comme un monument avec son architecture particulière qui embellit le paysage urbain, suscite la curiosité des passants, et fait la fierté de ses élèves ; elle reste un souvenir gravé dans l’esprit des anciens écoliers.

Auteur : Aldjia Djaileb

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