Le musée du Louvre et le Metropolitan Muséum of Art présentent jusqu’au 23 juillet 2018 une exposition consacrée à Eugène Delacroix avec 180 œuvres parmi lesquelles on retrouve « Femmes d’Alger dans leur appartement ».

En 1832, Eugène Delacroix, de retour du Maroc fait un voyage à Alger dont le but était d’éviter que la France soit contestée dans sa conquête de l’Algérie. Il accompagnait le comte de Mornay émissaire de Louis Philippe auprès du sultan Moulay Abd el Rahman qui soutenait la résistance algérienne. Dans la ville, le peintre visitera le harem d’un corsaire turc; effraction, qui sera à l’origine du chef-d’œuvre Femmes d’Alger dans leur appartement exposé au Salon de 1834 à Paris.

Le Maroc et l’Algérie ont été l’Italie et la Grèce de ce peintre à la recherche d’une source d’inspiration nouvelle, originale ; une inspiration qui irriguera son œuvre jusqu’à sa mort. Scène imaginaire ou réelle, Femmes d’Alger dans leur appartement fera scandale à Paris par son anticonformisme. Delacroix est loin des sujets religieux, des portraits, des scènes de genre, des paysages ou des natures mortes.

C’est l’histoire d’un tableau mille fois vu, cent fois regardé et pas une seule fois, je n’ai douté de l’histoire telle qu’elle a été racontée dans beaucoup d’écoles d’art : Delacroix est le père des Orientalistes, ce cou-rant de peinture qui a accompagné et magnifié les conquêtes coloniales. On a déroulé une conversation pleine de trous, de fosses, de rigoles.
Dans un harem, une femme noire, probablement la servante et trois autres assises vêtues à la mode al-géroise avec un haut brodé de Mejboud de fils d’or, des Foutas berbères et Tlemceniennes (qui protège la fécondité des femmes mariées) : la tête est couverte d’une Meherma (carré de soie sombre) frangée et tissée de fils d’or et des Khalkhals (bracelets de pieds) aux chevilles ; Un Qanoun (brasero) et un nar-guilé sont au sol.
La blancheur des carnations est exaltée par la lumière qui, avec les jeux d’ombres du décor, créent une atmosphère intimiste, sensuelle aux tonalités chaudes. Les matières sont chatoyantes : rouge, bleu, jaune avec tissus, soies, broderies d’or, tapis aux motifs turcs ou berbères, objets en verre et miroir véni-tien. Tout est posé pour une interprétation orientaliste de l’œuvre.

Assia Djebar, romancière algérienne, auteur du livre Femmes d’Alger dans leur appartement, y verra une description extérieure du corps féminin et des appartements privés qu’il occupe avec des femmes rési-gnées, dans un espace clos et elle lui opposera la version « Femmes d’Alger » de Picaso. Rappelons ici que la version de Picasso est un hommage à l’insurrection algérienne.

Cependant, nous sommes là, face à un univers, non plus imaginé et recomposé, mais fidèlement repré-senté, tel un moment de la vie quotidienne à Alger, voilà sa modernité que lui reprochera d’ailleurs Bau-delaire (qui lui adhère sans réserve au projet colonial) tout en saluant « un petit poème d’intérieur, plein de repos et de silence », Cézanne parlera de l’ivresse de la scène, quant à Renoir, il évoquera une œuvre qui sent la pastille du sérail. La sensualité des femmes, l’érotisme du décor bousculeront les conventions bourgeoises parisiennes.

À son insu, Delacroix va créer le courant orientaliste « ce support idéologique des ambitions coloniales», « cette construction de l’image de l’autre »
écrira Edward Saïd.
Cependant, le tableau d’Eugène Delacroix représente une ligne de faille dans l’imagerie coloniale, le re-gard des femmes est absent et ce placard dans le décor est ouvert, sombre, vidé, voire pillé et il semble nous livrer dans les lignes le dialogue de l’homme. Delacroix a l’intuition forte de ce que va détruire la colonisation.

Edward Saïd évoquera deux interprétations possibles ou concomitantes : des femmes soumises au pa-triarcat comme à l’autorité coloniale, des femmes cloîtrées, image d’un pays violé ou un faire-valoir d’un Occident où les femmes sont plus libres ? Il pose la scène dans un harem, symbole du regard occidental avec des visages indifférenciés qui nous dit la difficulté de l’Occident à saisir la diversité de l’Orient et de son histoire.

La parole de Delacroix est unique parce que équivoque, il y a chez Delacroix un écart entre l’image et le récit colonial.
En effet, dès son retour en France, choqué, parce qu’il a vu à Alger, il situera les choses, racontera les exactions suite à la conquête de 1830.
Il a vu le bouleversement des jardins, le percement des fenêtres, l’élargissement des rues et il écrira «J’ai vu, j’ai vu, j’ai vu ».
Delacroix l’ethnologue va initier l’orientalisme comme un regard sur la mer avec un ciel qui déplie ses mensonges avec Eugène Fromentin, Benjamin Constant et d’autres, mais aussi Van Gogh et Manet qui le copieront.

Ces œuvres exposées dans le Louvre posent cependant la question de l’objectif, la narration de cette exposition.
Rappelons que le Louvre muséum des arts de la République, ancien palais des rois, épouse l’histoire de France depuis plus de huit siècles.
Hormis les retombées économiques avec le tourisme (60% des visiteurs sont étrangers.) aujourd’hui, on en commercialise la marque, le Louvre est là pour diffuser l’image de la France à l’étranger avec parfois des mécénats contestés comme Total. À travers sa fondation, il engage des actions comme en 2008 les fouilles à El-Muweis au Soudan, restaure la salle Carthage du Bardo à Tunis, organise l’exposition sur le Maroc médiéval et franchisse le musée d’Abou Dhabi.
C’est ce qu’on pourrait appeler accroître ses zones d’influence au cœur de la mondialisation dans un con-texte de guerres néocoloniales dans ces régions.
Sans omettre que dès son ouverture en 1793, les 660 œuvres présentées sont issues de confiscation ou de prise de guerre. Par exemple, il existe un musée algérien du Louvre avec des antiquités rapportées par le commandant Delamare sous Louis Philippe, collection qui sera plus tard intégrée au Musée africain qui n’a jamais été ouvert au public.

Le temps est dans la plaie qui élargira la faille en recousant la peau pour que tout se tienne, la paresse intellectuelle fera le reste.

Les nuits sont passées et les voyageurs sont-ils devenus immobiles ? Allez Eugène Delacroix, souffle le vent, emmène les ombres et laisse la pluie se déchaîner pour laver les tapis.

Auteur : Myriam Kendsi

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