Boualem Sansal est un auteur algérien. Ingénieur et docteur en économie. Grand lecteur, ce n’est qu’en 1999 qu’il se lance dans l’écriture avec son premier roman : Le Serment des Barbares. Paru en 2005, Harraga est le 4è roman de l’auteur. Le titre en dit long sur l’histoire ; en dialecte algérien, il signe l’origine de l’auteur. Il raconte l’histoire de Lamia, une femme de 35 ans, pédiatre, habitant une grande maison à Rampe-Vallée, Alger. Après le décès de ses parents et de son aîné, elle se retrouve avec son petit frère Sofiane qui se fait brûleur de route : Harraga. Ayant ses petites habitudes de solitaire, elle voit débarquer dans sa vie une jeune fille excentrique envoyée par Sofiane : Chérifa. Si au départ la présence de la nouvelle arrivée incommode Lamia, celle-ci va bientôt devenir sa seule préoccupation. A travers notre analyse, et pour rester dans la thématique de notre magazine, nous ne nous intéresserons à l’histoire que pour répondre à la problématique suivante : Comment Boualem Sansal fait d’un roman une œuvre littéraire et artistique complète ?

Une maîtrise des genres littéraires

Dans Harraga, l’auteur brouille les connaissances du lecteur. Il lui offre à première vue un roman mais, dès la première page, le lecteur tombe sur « Acte I » suivi d’un poème «Bonjour, Oiseau !». De plus, B. Sansal joue avec les particularités de chaque genre pour marquer son propre style.

Intéressons-nous, dans un premier temps, au genre prédominant dans l’œuvre : le roman. Harraga se distingue du romanesque traditionnel par deux éléments :

D’abord, dès le début du roman, Chérifa s’impose au lecteur comme elle s’est imposée dans la vie de la narratrice : « Ma porte rend un bruit inquiétant. Elle ne fait pas toc toc mais bang bang » Une entrée en matière en force, donc. Assimilée à un élément perturbateur, Chérifa est un « scandale ambulant ». Le décor est planté, la tranquillité sous-entendue d’une narratrice encore inconnue au lecteur est rompue : « Rien, absolument rien dans ma façon d’être ne laissait entrevoir qu’un jour j’ouvrirais ma porte et ma vie à de tels bouleversements ». Justement, ce n’est qu’au second chapitre qu’on en apprend plus sur la narratrice. La situation initiale est ainsi inversée avec l’élément perturbateur.

Ensuite, B. Sansal joue avec le rythme de narration du début à la fin de son roman. Si au départ les événements s’enchainent rapidement, plusieurs chapitres ne sont consacrés qu’à la description et au ressenti de Lamia. Elle devient ainsi le prisme par lequel le lecteur découvre Alger. Une maîtrise de la narration qui nous tient en haleine jusqu’au bout.

De plus, le roman est divisé en 4 actes : indicateurs d’une théâtralisation voulue de l’œuvre. Dans la note au lecteur, B. Sansal les assimile aux 4 saisons. Pourtant l’histoire ne se déroule pas sur une année mais sur quelques mois seulement : En réalité, cet indice ne prend de sens qu’au dernier acte. Il est suivi par un court poème qui se termine sur les vers suivants : «Il suffit que Dieu le veuille/ Et que le printemps soit là » vite repris par le début de la narration : « Et Dieu l’a voulu. Et le printemps était là, bien avancé ». Le printemps étant allégorie de l’espoir, c’est un dénouement heureux que laisse entrevoir l’auteur.

Autre aspect majeur de la théâtralisation de l’œuvre, des personnages hauts en couleur : Cherifa est une « Lolita » dérangeant toute quiétude, 235 est un chauffeur de bus prêt à détourner une ligne entière pour venir en aide à une demoiselle en détresse et manque-de-tout est figure d’une jeunesse dévastée mais qui s’accroche.

Comme susmentionné, des poèmes annoncent les actes du roman. On en retrouve également à l’intérieur des chapitres. Ils sont l’œuvre de Lamia. S’ils ne présentent aucune structure réelle au début du roman, le poème de l’épilogue est divisé en quintils (05 vers) riches en sonorités et se voulant un hymne à l’espoir. Une poésie révélatrice de la personnalité de la narratrice et de la dextérité de l’auteur.

Pour finir, Harraga est une véritable satire de la société algérienne. Ayant parfois des allures de pamphlet, il aborde des sujets dérangeants tels que l’islamisme, la place des femmes dans la société, la politique, la misère du petit Alger et bien sûr l’immigration clandestine.

A travers ces 4 genres, B. Sansal donne à son roman un caractère complet. Une maitrise littéraire qui confère à Harraga des allures d’œuvre unique.

Deux personnages féminins : Lamia et Chérifa

Dès la note au lecteur, B. Sansal nous affirme que l’histoire est véridique et les personnages réels.

Lamia est la narratrice de notre histoire. Etant interne, c’est à travers elle que le lecteur découvre les faits : il devient témoin de l’évolution du personnage. En effet, à travers les chapitres, la personnalité de Lamia change du tout au tout. Si elle apparait comme une femme indépendante, enfermée dans sa bulle et posant un regard critique sur la société dans laquelle elle vit, l’apparition de Cherifa la chamboule et fait émerger un romantisme qu’elle avait abandonné. Cette évolution apparaît surtout dans l’évocation de Dieu. Au départ, Lamia se définit comme non-croyante, pourtant, à la fin du roman, elle adresse à Dieu une longue prière et baptise sa maison ‘ la maison de Dieu’. En faisant de sa narratrice un personnage à la personnalité complexe, B. Sansal nous offre un roman psychologique où les sentiments de cette femme sont le filtre par lequel on voit l’histoire. De plus, en prenant la voix de Lamia, l’auteur s’immisce dans la peau d’une femme algérienne et s’attaque à une société misogyne.

Chérifa est une « Lolita ». Seulement âgée de 17 ans et déjà enceinte de plusieurs mois, elle incarne une jeunesse effervescente, non reconnue. Sa candeur contraste avec la rigidité de Lamia. Pourtant, c’est à travers le regard de Lamia qu’on la rencontre : Chérifa devient sa seule préoccupation, elle suscite en notre narratrice – à travers ses frasques- des sentiments différents allant du bonheur à la folie. Chérifa ainsi centrée devient le personnage principal de l’œuvre. C’est de son histoire qu’il s’agit.

Par la mise en avant plan de personnages féminins sortant de la traditionnelle mère au foyer, B. Sansal se veut engagé par de nombreuses prises de position et fait de Harraga une figure de l’émancipation féminine.

Harraga, une rhétorique riche

Des nombreuses figures de style dont use l’auteur dans son roman, nous ne retiendrons que la principale : la maison. La maison de Lamia occupe une place importante dans Harraga. Sa description suit l’état d’âme de Lamia, donnant l’impression au lecteur qu’elle se transforme au gré de ses humeurs. La maison a une histoire, et des occupants nombreux et tous hors normes. Elle est d’abord l’allégorie de l’histoire d’Algérie. En effet, elle porte de nombreux noms en référence à ses habitants : « la maison de Moustafa » ou encore « le palais du Français, la forteresse du Converti, le repaire du Juif, le nid du corbeau, la tanière du renard». Mais elle est aussi symbole de l’enfance, c’est cette maison qui a forgé la personnalité de Lamia : « J’ai baigné dans cette atmosphère, alors forcément ma perception du temps s’en ressent. Elle serait autre si ma vie durant j’avais mariné dans une HLM super-bondée plantée sur un plateau bourbeux balayé par les vents d’usines au centre d’une banlieue sinistrée ». Mystérieuse à souhait et parfois hantée, elle aurait également abrité un vampire de Transylvanie et un médecin trop généreux. Les fantômes des anciens habitants sont là pour tenir compagnie à Lamia. Ils partagent sa solitude.

Autre notion récurrente dans le roman, celle de l’immigration. En effet, comme mentionné ci-dessus, le titre du livre est en dialecte algérien populaire. Il signifie brûleurs de route. Ce mot : « Harraga » change de définition dans le roman. Si au départ il n’est utilisé que pour désigner Sofiane et « les fous de son espèce », il représente ensuite une cassure entre Chérifa et Lamia pour enfin devenir porteur d’espoir, symbole de la réconciliation avec l’autre mais aussi avec soi. En effet, le vers de clôture du roman est le suivant : « Nous serons des Harragas ». A travers cette démarche, B. Sansal aborde le sujet de l’identité et de ce qu’est réellement l’immigration. Pour lui, l’accession à une meilleure qualité de vie ne peut se faire que chez soi, dans son propre pays.

En plus des figures de style, B. Sansal fait des références littéraires et cinématographiques à des œuvres de son temps. On retrouvera ainsi un hommage à ses homologues écrivains : Rachid Mimouni qui, de son vivant, incitait B. Sansal à écrire, mais aussi à Yasmina Khadra.

Finalement, nous pouvons affirmer que B. Sansal a réussi à créer un monde autour de ses personnages. Une oeuvre riche qui, par des moyens littéraires différents, se veut engagée sur plusieurs sujets. L’art de B. Sansal apparaît dans sa maîtrise de l’écriture. Ainsi, il transmet au lecteur sa sensibilité à travers Lamia qui n’est finalement que son porte-parole. Il le pousse également à réfléchir sur la condition féminine et celle des non-insérés dans la société. Au lecteur étranger, il fait découvrir les horreurs d’Alger mais également sa beauté.

Auteur: Djouher Mezdad

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