Par Fred Romano

En vacances à Guelma en 2016, des amis algériens ont insisté pour me faire visiter la Basilique de Saint-Augustin à Annaba. Un peu désabusée, j’y ai pris quelques photos. Quelle n’a pas été ma surprise, deux ans plus tard, d’y reconnaître le sigle de la maison Adline, un dauphin enroulé sur une ancre.
J’avais pris cette photo sans savoir ce qu’elle représentait et à présent, elle était au centre de mes recherches historiques. Je venais de découvrir, en réalisant la liste de toutes les références littéraires contenues dans «Topographie et Histoire Générale d’Alger1», que la bibliothèque du roi d’Alger (voir plus bas) était composée majoritairement d’œuvres publiées par la maison Adline de Venise. On peut parler de la première véritable maison d’édition en Europe, comprenant un comité éditorial auquel Erasme2 avait parfois participé.

La famille Manutius, parlant latin, grec et arabe, publia également la première grammaire de l’italien et, précepteurs des enfants des élites, eut une influence majeure dans la Renaissance Italienne. Aldus3 l’ancien a ainsi non seulement récupéré les classiques grecs et latins alors perdus, mais il s’en est aussi inspiré, et notamment avec Euhemerus, dans son « Songe de Poliphile », un livre révolutionnaire qui allait inspirer tant Cervantes que Rabelais ou Thomas More voire Lewis Carroll, aussi une préfiguration de la bande dessinée et du format de poche. Mais Aldus Manutius l’Ancien ne signait que par son sigle.

Il me restait à déterminer la relation entre la famille Manutius et le roi d’Alger. J’ai cherché dans cette famille, de renommée mondiale mais fort mystérieuse, s’il avait existé un voyageur et je n’ai pas tardé à retrouver Antonio Manutius, auteur de « Voyage fait de Venise à Tana, à la Perse, à l’Inde, et à Constantinople », le plus mystérieux du clan, dont les créations n’ont pas été rééditées, comme si l’on avait voulu effacer son nom de l’Histoire.

1Manuscrit attribué à Cerventes, traduit de l’espagnole par Fred Romano.
2Érasme de Rotterdam (1467-1536). Chanoine régulier de saint Augustin, philosophe, humaniste et théologien des Pays-Bas bourguignons
3Aldus Manutius ou Alde l’Ancien (1449-1515) imprimeur-libraire italien installé à Venise, qui a joué un rôle fondamental dans la diffusion de la culture humaniste dans la péninsule Italienne, et particulièrement de la littérature grecque.

Quel avait été son défaut, qui poussa aussi Venise à l’expulser ? Il redessine le sigle de la maison Adline et continue ses activités éditoriales à Bologne, notamment avec un « recueil de textes sur la Sardaigne » en latin puis « Viaggi fatti da Vinetia a la Tana, a la Persa, a la India i a Constantinopli » en 1555, encore non republié en 2018. Les très rares sources catholiques le donnent mort en 1559, sans ajouter de précisions sur les causes de cette mort. Or, en 1559, ouvre la première bibliothèque publique du monde, présentant un trésor de 800 documents, dont le Kanoun de Ibn Sina, et la bibliothèque de la Mosquée Bleue.

Comment Antonio Manutius aurait-il pu résister à l’invitation de son ami Suleyman le Magnifique, qui lui avait déjà décrit l’organisation janissaire telle qu’elle apparaît dans son traité sur Constantinople ? On retrouve parfois les mêmes phrases, notamment sur l’ordinaire que le roi ou sultan doit donner aux janissaires, dans Topographie et Histoire générale d’Alger. On y trouve aussi des références aux écrits de Ibn Sina, dont il n’existait alors qu’un seul exemplaire, dans la bibliothèque de la Mosquée à Istamboul. Une des références emploie le terme utilisé par Ibn Sina : le mal des yeux, qui désigne la rougeole et non le mauvais œil, une expression qui fait allusion à l’origine de la maladie, l’Inde du Sud, par l’image du dieu Indra, représenté le corps couvert d’yeux.
Antonio Manutius est allé en Inde, suivant l’itinéraire de Ibn Batuta. La meilleure preuve est qu’il en a ramené le jeu de parchisi (qui donnera le jeu de jaquet, jeu de l’oie, échecs, petit cheval, etc.) dont le nom en français est encore festina lente, devise de la maison Manutius.

Antonio Manutius était un esprit en avance sur son temps, qui, au 16ème siècle, avait déjà compris que la culture était mondiale. Son histoire personnelle et familiale l’a mené probablement à cet état d’esprit : comme le rappelle Antonio Manutius dans Topographie et histoire Générale d’Alger, son nom de famille provient de mancipia et signifie « esclave de mains attachées », « esclave capturé par les armes ». Mieux, Manutius, en latin, plus qu’une famille, définit un genre : ceux sur qui l’on possède un pouvoir. D’autre part, il est difficile de déterminer exactement le degré de relations de Antonio ; Est-il fils d’Aldus l’Ancien ou frère de Paulus ? On dit que le sigle Manutius, un dauphin enroulé sur une ancre, vient d’un cadeau du cardinal humaniste Bembo, qui aurait offert à Aldus l’Ancien : une pièce d’or de l’âge d’or d’Annaba sous Auguste, dont le revers était orné de ces armes. On peut donc supposer que la tribu Manutius est originaire de ces terres, probablement via la Sardaigne, ce qui explique aussi que tous ses membres parlaient grec, latin et certains, arabe, et ce qui expliquerait pourquoi ce sigle se trouve aujourd’hui en 2018 dans la Basilique Saint-Augustin à Annaba.

Antonio Manutius s’est converti à l’islam pour pénétrer dans la bibliothèque de la Mosquée Bleue. Mais ce qu’il y a lu l’a renforcé dans sa nouvelle foi et il devint initié chiite, avant d’être envoyé à Alger par le sultan comme contable du roi Uluj Ali. Ses comptes sont si minutieux, comme le décrit le dernier chapitre du premier traité de Topographie… qu’il hérite de la charge royale et devient roi d‘Alger, alors que l’invalide Miguel de Cervantes est mis sur le marché d’esclaves à Alger.

© Bust of Aldo Manuzio

Rapidement, il réalise que l’esclave manchot note tout, comme lui. Il le rachète et lui fait découvrir sa bibliothèque. C’est ainsi que Miguel de Cervantes découvre sa propre culture classique, un véritable choc pour l’esclave espagnol, réaliser comment les censures de l’Inquisition ont rogné le patrimoine culturel et la pensée. Je crois que c’est lui qui a convaincu Antonio Manutius aka Hassan Pacha Veneziano d’écrire un livre sur Alger, qui présenterait toute la culture d’alors et dénoncerait les copieurs et charlatans. Miguel de Cervantes, sauveur de Don Joan d’Autriche, héros de Lépante abandonné en terre ennemie, savait que le roi Philippe III d’Espagne et la maison royale espagnole avaient une dette envers lui et qu’il pourrait faire publier en Espagne Topographie et Histoire Générale d’Alger. Quels trésors d’enthousiasme a-t-il du déployer afin de convaincre son maître, devenu roi d’Alger, après avoir été voyageur, éditeur et contable, de reprendre la croisade livresque de sa jeunesse ! Parfois, le maître entraînait à son tour l’esclave sur des chemins que celui-ci n’avait pas même soupçonné, comme le libre arbitre. Une véritable préfiguration des relations entre Don Quixote (Antonio Manutius) et Sancho Panza (Cervantes), dans leur aventure en quête de l’idéal, inspirée du « Songe de Polifile » de Aldus Manutius l’Ancien. Cervantes a amené la contribution décisive de l’Espagne à la Renaissance Italienne : l’homme moyen comme ressort de l’action, le doute, l’ironie et l’autodérision : Sancho Panza.

Une seule chose est sûre : ensemble, Cervantes et Antoine Manutius ont codé ce livre afin qu’il survive aux censeurs de l’Inquisition, car il est indéniable qu’ils ont aussi voulu léguer ce savoir, parce qu’ils pensaient qu’un jour, des humains seraient en mesure de le comprendre.

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