Amin Zaoui est un auteur bilingue, arabo-francophone qui est traduit et lu à travers le monde. En plus de nous régaler chaque Jeudi par ses chroniques en français et en arabe dans deux quotidiens bien connus, il offre aussi à ses lecteurs des romans hauts en couleur où se mêlent controverses et personnages au profil particulier. Son nouveau roman sorti le 20 Octobre 2017 en Algérie a été très attendu par les fans de l’écrivain.

Dans ce numéro, nous comparerons deux romans de «Amin Zaoui» : Festin de mensonges et le Miel de la sieste, afin de déterminer les éléments qui régissent l’écriture de notre auteur.

Le Miel de la Sieste (2014) et Festin de Mensonges (2007) sont deux romans d’Amin Zaoui qui immergent le lecteur dans un monde délirant. Entre réalité et folie, les narrateurs nous entraînent dans leurs vies. Koceïla (Festin de Mensonges) et Anzar Afaya (Le Miel de la Sieste) mènent donc deux vies parallèles, dans deux cadres spatio-temporels différents mais ils se ressemblent étrangement. Ils ont presque les mêmes rapports familiaux, les mêmes haines, et les mêmes passions.

Nous chercherons à déterminer les éléments qui font du roman d’Amin Zaoui une œuvre d’art à part entière, apportant du renouveau au genre romanesque algérien d’expression française. Pour ce faire, nous analyserons d’abord par quels éléments, la structure de ces deux romans, permettant l’immersion totale du lecteur dans les pensées du narrateur. Nous déterminerons ensuite les sujets communs aux deux ouvrages. Et enfin, nous parlerons des influences littéraires et artistiques apparentes dans les deux œuvres.

 


Une narration hors du commun

Les deux romans semblent suivre un canevas spécifique. Le lecteur a l’impression de découvrir la même histoire mais abordée de différentes façons. C’est comme si l’histoire était universelle, presque répétitive, mais qu’elle s’adaptait aux personnages, abordée par l’auteur de différents points de vue. Amin Zaoui semble jouer avec les profils, avec les personnages, tout en embaumant ses romans de religiosité et de sensualité. Il lâche son lecteur dans les pensées des narrateurs et dans les délires de ses personnages.

Ainsi, les deux narrateurs usent de la première personne du singulier pour conter leurs vies. D’emblée, ils admettent ne pouvoir retenir leurs langues et nous promettent de raconter la vérité, comme s’ils possédaient un secret, comme si chacun d’entre eux détenait la bonne version de cette histoire universelle. L’emploi du je devient partie intégrante du récit, le lecteur se confond avec le narrateur, il découvre sa vie, ou plutôt la sienne. Confusions ? C’est exactement ce que cherche A. Zaoui. Nous surprendre, nous étourdir. Il use de Leitmotivs, des sortes de refrains, souvent des questionnements, parfois des hurlements, des aboiements. Et nous perd dans des mémoires sans chronologie, hors du temps, presque sans structure mais qui font pourtant avancer le récit.

Dans leurs délires, dans leurs orgasmes, dans leurs chagrins, les narrateurs explosent. Ils deviennent comme possédés, leurs sensations sont décuplées. L’imagination d’Anzar Afaya ou Bouqlaoui (le Miel de la Sieste) le pousse à parler au portrait de son père mort, avant de le transformer en chien, hurlant à la pleine lune. Koceïla (Festin de Mensonges), lui, admet qu’il aime mentir, il nous renvoie au titre très souvent, mais ses délires sont si justes, ses fantasmes si entraînants, ses mensonges si bien construits qu’on finit par le croire. Koceïla le faux dévot, loin d’incarner le roi Koceïla, Koceïla le juste.

Les phrases sont alternées, longues, courtes. Rythmique binaire, tertiaire. Questionnement de soi, questionnement de l’autre. Et surtout une découverte, découverte de soi, découverte de la femme, découverte de la beauté, de la politique, de la langue française, de l’histoire, de l’architecture, des cimetières, des derniers juifs… Autant d’éléments qui traduisent une pensée diffuse, un état psychologique excité et proche de la folie.

Finalement, on ne sait rien du menteur, du Koceïla actuel, tout ce qu’on sait de lui, c’est son passé. Il aurait vécu à Caen, aurait donné des conférences sur des oiseaux inexistants, aurait fait tomber toutes les femmes, mais le croit-on ? Croit-on ce Tartuffe ? Bouqlaoui nous ressemble plus, un loup garou, un Socrate, un Anzar Afaya, plusieurs noms, plusieurs identités mais il reste le même, l’amoureux de Malika ou de Laïka, sa cousine.

Zaoui se joue de son lecteur, il l’entraîne dans un roman dans lequel l’absurde n’est justifié que par la folie. Il l’entraîne dans un monde entre réalité et fantasmes, entre orient et occident. Il nous dit les choses sans nous les dire, nous les fait ressentir, il nous pose des questions, installe une connivence, et y répond plusieurs chapitres après, tout seul, nous abandonnant. Dextérité inégalée.

Deux romans, même sujet

Au-delà d’une façon d’écrire hors du commun, A. Zaoui ose ! Il aborde des sujets tabous, des sujets dérangeants, et ce, avec un vocabulaire très simpliste et parfois même, avec une naïveté enfantine.

Les narrateurs parlent des femmes, il y a d’ailleurs plus de personnages féminins que masculins. Les femmes des romans sont libres d’user de leurs corps, libres de penser, de s’engager. Elles sont toutes différentes, chacune incarnant une catégorie sociale. Il y a d’abord les femmes de la famille : les tantes, initiatrices aux premières jouissances des narrateurs, les cousines, symboles d’un premier amour inassouvi, les six ou sept sœurs, cinq dans les yeux du sheitane, et la mère. Ensuite, il y a les autres femmes, Khira la féministe, son excellence l’ambassadrice de la RDA, la femme de ménage dont on oublie le prénom, Ghita ou Jamila, Hana-la-grosse, Rosa la religieuse…etc. Une véritable ode à la femme, ou plutôt, à toutes les femmes.

Les narrateurs parlent également de leurs pères, ces voyageurs, ces hommes qu’ils n’ont jamais réellement connus. A travers des relations père-fils conflictuelles, ou plutôt inabouties, de nombreux lecteurs se reconnaîtront sans doute. En abordant ainsi la paternité, A. Zaoui cherche certainement à réconcilier les deux générations puisque dans ces romans, les pères et fils ne pourront s’entendre qu’à travers la mort : Koceïla assistera la mort de son père, et Anzar finira par adresser un monologue très touchant au portrait du sien.

Et puis les narrateurs cessent de nous expliquer les rapports presque shakespeariens qu’il y a entre les membres de leurs familles, Anzar cesse de nous parler de la jalousie absurde qu’il ressent envers le chien de Malika, et Koceïla cesse de nous mentir. C’est comme s’ils nous prenaient par la main et qu’ils nous emmenaient dans les lieux où se sont déroulées leurs vies, ils nous racontent comment leurs villages les ont rappelés après une longue absence, comment l’internat les a séparés de l’amour des livres, ou encore, comment le recueillement devient naturel dans un cimetière. A travers des lieux symboliques différents, les narrateurs nous livrent leur passé, et avec ce passé, ils se livrent à nous, se dénudent, souvenir par souvenir.

A. Zaoui se fait également satirique. Il critique les frères musulmans prêchant la haine, enseignant le radicalisme, et assassinant leurs opposants. Il aborde également le conflit arabe-berbère, décrivant aux communautés une entente basée sur le dialogue. Il n’hésite donc pas à enlever le voile sur les non-dits, le tout, avec des métaphores extrêmement percutantes.

Réminiscences, références et hommages

Dans les deux œuvres d’Amin Zaoui, on perçoit une volonté de partager la culture. On retrouve en effet les marques de la double influence de l’auteur, mais aussi des hommages à des personnalités admirées. Ainsi, les références explicites sont nombreuses. Les chanteurs arabes se retrouvent mêlés aux chanteurs de variété française : Oum Kalsoum, Dahmane el Harrachi, Farid el Atrache, Jaques Brel et Charles Aznavour sont cités fréquemment. Et les incontournables de la littérature arabe tels: أنا حرة d’Ihssen Abdelkaddous ou encore أذكريني فوق الأطلال de Youcef Sebaï se retrouvent énumérés aux côtés des classiques français tels Madame Bovary de Flaubert et Arsène Lupin de Maurice Leblanc.

Cette façon de mettre les deux cultures sur le même piédestal montre l’universalité de la musique et des livres, un appel à la tolérance donc, et à l’ouverture d’esprit. De plus, il y a de nombreux renvois à la culture islamique, notamment dans l’enfance des deux narrateurs. L’absence du père est comptée en années lunaires et des versets coraniques sont récités en permanence. La zaouïa a précédé l’école, mais l’enseignement religieux prodigué sera souvent remplacé par une culture universelle.

A. Zaoui rend également hommage à des personnages importants. Jean Sénac, le fervent patriote, est assassiné lâchement. Tarik Ibn Ziyad, le mystérieux berbère qui conquit l’Andalousie, se retrouve sans sépulture. Et Ben Bella, le président déchu par le putsch de H. Boumediene, enfermé. L’Histoire n’a jamais été très juste.

Finalement, nous pouvons affirmer qu’A. Zaoui nous offre une littérature riche malgré le canevas respecté. Il apparaît comme un chimiste, jouant avec les mots pour créer un univers propre à ses romans, pour créer une drogue douce. Les romans d’Amine Zaoui se chevauchent, s’enchevêtrent et les éléments communs deviennent des clins d’œil aux lecteurs, les rendant addicts à cet univers. Il apparaît également engagé contre l’intolérance, à travers des métaphores poignantes, cet engagement contraste avec la rêverie des personnages. La maîtrise du genre est ainsi parfaite, elle donne une dimension moderne au roman algérien francophone.

A découvrir donc, les romans d’Amin Zaoui.

Auteur: Djouher Mezdad

1 COMMENT

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here