© Imane Psy’Art

Qui d’entre nous n’a pas encore son tatouage, ou n’a jamais pensé à en faire un ? Que ce soit sur le bras ou sur l’épaule, visible ou dissimulé; sinon demeurant un caprice de jeunesse à qui on hésite encore d’obéir, le tatouage moderne dans notre société ne cesse de prendre un essor ces dernières années.

Dans une Algérie qui peine à assumer ses identités culturelles, laissant libre cours aux deux étaux ; l’Occident et l’Orient, de nous presser cruellement, et mettant ainsi, et doucement, notre héritage aux casiers de l’antiquité, et faisant apparaître de nouvelles pratiques culturelles généralement importées d’ailleurs, des artistes-tatoueurs, avec leurs machines électriques, accompagnent déjà l’évolution de notre génération, la jeunesse, qui se libère peu à peu des carcans des traditions usées par le temps.

Certains tatoueurs, et contrairement aux dernières années où le tatouage se comptait parmi les tabous, arrivent à assumer pleinement leur métier dans la société en usant de l’argument que le tatouage faisait partie de notre histoire, chose qui est vraie. Les Nord-africains, comme les Asiatiques et les Américains, avaient pour tradition de se faire tatouer. Nos grands-mères peuvent être les dernières à nous transmettre cette belle particularité qui reste mystique à nos perceptions. On est certains que les interprétations de ces deux époques se diffèrent, mais notre non-prétention intellectuelle nous empêche de commenter, et préfère laisser ce grand sujet aux spécialistes qui peuvent en faire beaucoup de thèses. D’ailleurs, nous en avons besoin. Des tatoueurs réfléchissent déjà à mettre en valeur les symboles et les codes de communication corporels de nos ancêtres et leur donner un essor nouveau dans le présent. Cette fois-ci, nous allons partir voir de près l’univers du nouveau tatouage en cette Algérie profonde.

Allons-nous en découvrir davantage sur cet univers dans le garage de Kamatcho, un tatoueur qui nous a accueillis aimablement pour nous éclairer sur son métier, sa passion.

Kamatcho et sa grotte merveilleuse

C’est dans un garage spacieux qu’il a repris à un ancien mécanicien-vulcanisateur que Kamatcho s’est installé. Situé sur les hauteurs d’une petite ville ; Tazmalt, à l’ouest de Bejaia, et loin des lumières du centre-ville. Le garage de Kamatcho, ou « L’Atelier » comme le nomment les gens qui s’y rendent, est un espace d’art équipé du matériel de ce métier insolite et curieux : miroirs, tables, coiffeuse aux tiroirs pour le matériel de tatouage, lumières, sanitaire muni de produits d’hygiène et tous les outils nécessaires pour réussir son travail.

On y retrouve même des instruments de musique, des tableaux de peintures, des sculptures et des bas-reliefs faites par cet artiste lui-même, diplômé de l’Ecole des beaux-arts d’Azazga. Son garage est son échappatoire à ce que l’on appelle la routine normale, c’est aussi l’un des rares espaces noirs encore actifs.

Hormis les clients d’un « âge avancé » qui s’y rendent pour rectifier leurs tatouages faits à la main ; que le temps en a fait des dessins ternis sur leurs corps, les clients de ce tatoueur sont généralement jeunes, des deux sexes. En écoutant les avis et révélations de ces gens qui offrent leurs chairs pour l’aiguille à encre de chine, on remarque bel et bien que le temps commence à mettre le tabou de se faire tatouer le corps aux oubliettes. La jeunesse adopte de plus en plus le tatouage comme un mode d’expression et une affirmation d’identités individuelles.

Le choix du tatouage n’est pas fortuit, il émane d’un consensus psychologique personnel. On met tous un temps à réfléchir sur ce qu’on va se faire graver entre le derme et l’épiderme. Un tatouage, c’est pour la vie. Des écritures en arabe, en français ou en tifinagh, des symboles polynésiens ou berbères, des plumes d’aigle classiques, en passant par les attrape-rêves indiennes et allant jusqu’à s’en graver des portraits d’idoles du Rock’n Roll ou des êtres chers. Les motifs choisis, dont le registre est vaste, sont tels des repaires avant d’être destiné à l’esthétique et le culte du corps. Et pour cela, les mains de Kamatcho, enfilées dans des gants hygiéniques, s’exerçant sur la peau, conscientes que la santé de celle-ci n’est pas à prendre à la légère, prennent le soin d’en faire des compositions artistiques, grâce aux appareils électriques, aux aiguilles et aux différentes encres de couleur disposées. Le tatoueur mise beaucoup sur la technique ; pour lui, le tatouage, c’est d’abord un travail artistique basé sur un dessin ; un bon dessin étant le trait, les ombrages, les fondus, les couleurs, et beaucoup plus de sensibilité et de maîtrise. Sa formation à l’École des Beaux-Arts lui vaut sa réputation et sa passion confirmées dans la région.

Une discussion légère tel son univers, l’atmosphère qui y règne est noir teintée entre Ombres et Lumières. La bonne musique flirte passionnément avec les rires des instants présents, accompagnés des Tchin’s des cristaux tout en échappant à l’hiver au-delà des cinq murs. C’est dans l’ambiance du
« Keep Calm » de son atelier, qui nous fait oublier les tracas de la montre, que le tatoueur, qui a toujours préféré exercer son métier dans l’underground loin du grand public, sort de son anonymat et a accepté de répondre à nos quelques questions.

Interview

1 • Vous avez choisi le tatouage comme métier alors que vous disposez d’autres passions artistiques, pouvez-vous nous parler de vos débuts et de votre choix ?
Un tatoueur doit savoir trouver son côté d’artiste plasticien dans son métier, le tatouage. Je vous dis que moi-même, je me permets de considérer le corps humain comme support vivant sur lequel j’expose mes œuvres. Le tattoo est un art d’expression physique et corporelle que j’ai appris depuis très longtemps. à l’époque, je le pratiquais manuellement. C’était derrière la maison sur les hauteurs de la ville, au bord des rivières de la région; essentiellement loin des regards. C’était tabou !
Le premier corps que j’ai tatoué, était le mien. Mon corps est ma galerie ! Puis, il y avait mes potes qui m’ont offert leurs chairs pour que je les pique avec mon aiguille ; je leur ai fait un peu mal quand j’exerçais sur leurs corps, mais j’avais le droit, ce sont mes amis (rires).
Maintenant, le progrès de la technique nous impose l’utilisation des appareils électriques et différentes aiguilles spécialisées dans les traits et leurs perfections. Tant mieux d’ailleurs, ça adoucit la douleur, contribue à l’efficacité du travail et permet de gagner du temps. Cela contribue aussi à faire propager cette mode, le tattoo. Bref, le tatouage :
“ Ô, c’est tabou ! Ô, c’est un tableau ! Ô, c’est beau ”.

2 • Pour vous, pourquoi on se fait tatouer ?
Il y a ceux qui le font pour marquer une rupture avec un passé, ou graver un événement marquant dans une station dans leur courte vie. La vie ? Elle est trop courte, vous le savez ! Parfois, la cause de se faire tatouer, c’est de ressentir la douleur de la circoncision, ou les premières règles d’une femme un jour d’enfance. Je ne sais pas trop, mais ça leur procure une certaine sensation de confiance en eux-mêmes, une certaine renaissance et d’incarnation des rêves. Assumer sa virilité, ou sa sensibilité et sa féminité en est aussi l’une des raisons pour se faire piquer avec l’aiguille, ou même trahir la virginité de leurs corps en est une liberté qu’aucun thérapeute ne peut leur procurer. Si j’ose approfondir dans la subjectivité de la question, je dirais même que le tatouage est une forme de poésie corporelle telle une belle chorégraphie ; et aussi, une voix d’opéra, des couleurs d’un peintre, d’un schéma architectural, de citations publiques, un argot « débrigandatif » (Dans le jargon beaux-ariste : c’est l’invention des mots nouveaux et originaux), un sacrifice d’une stabilité morale. Bref, les raisons des gens sont si multiples et si chromatiques que je les respecte toutes, sans différence.

3 • Le métier de tatouage n’est pas réglementé dans notre pays. Vous suggérez ?
Je crois que ce métier vit de son côté d’expression artistique et alternative, la bohême reste la bohême. Le tatouage est un travail qui évolue et les choses à venir viendront toutes seules.

Auteur : Koukou Zeggane

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